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Reprise du procès contre Ríos Montt et Rodríguez Sánchez

par Sophie Mailly
Accompagnatrice du PAQG au Guatemala

Le 10 mai 2013 a marqué une journée historique pour le Guatemala. C’est ce jour que l’ancien dictateur militaire du Guatemala José Efraín Ríos Montt est condamné à 80 ans de prison pour crimes contre l’humanité et pour le génocide du peuple Maya Ixil. La seule année et demie de sa dictature, de 1982 à 1983, aura suffi à raser et à massacrer des dizaines de villages faisant ainsi au moins 1771 morts de l’ethnie Maya Ixil. Les survivants furent obligés à fuir, souvent vers les Communautés de population en résistance cachées dans les replis des montagnes guatémaltèques, ou à rejoindre les Patrouilles d’auto-défense civiles, obligeant les hommes civils à surveiller et diriger leurs armes vers leurs propres familles et voisins. Ainsi, la sentence du 10 mai 2013 fut accueillie comme un triomphe de la justice et de la reconnaissance des souffrances vécues par les Ixils. Face à cette condamnation historique, la nouvelle fut très médiatisée et circula autour du globe: pour la première fois, un ex-dirigeant était condamné pour génocide par un tribunal de son propre pays.

Il n’a fallu attendre que dix jours pour que cette décision soit renversée par trois magistrats de la Cour de constitutionalité qui annulèrent une partie du procès, invalidant ainsi la condamnation dictée le 10 mai 2013. Malgré tout, les plaignants décidèrent de répéter le procès et de prouver à nouveau qu’un génocide a bel et bien été commis au Guatemala.

Malgré de nombreux reports de la date du commencement du nouveau procès, les audiences ont finalement recommencé le 16 mars 2016 à la surprise de tous. Une fois de plus, Ríos Montt comparait devant la justice aux côtés de José Mauricio Rodríguez Sánchez. Chef de l’intelligence militaire durant la dictature de Ríos Montt et bras droit de ce dernier, Rodríguez Sánchez a été acquitté en 2013, mais sera jugé à nouveau durant le procès actuel.

C’est donc trois ans plus tard que le procès reprend, mais cette fois-ci dans des circonstances différentes. Tout d’abord, le procès se déroule à huis clos en raison de l’état de santé de Ríos Montt, ce qui signifie que ni le public ni la presse ne sont autorisés à assister aux audiences. Néanmoins, la présence d’accompagnateurs et d’observateurs internationaux a été possible durant le premier mois du procès, mais est dorénavant interdite suite à la demande de la défense. Cette situation est préoccupante car elle invisibilise davantage le procès en cours, considérablement moins médiatisé que celui de 2013, et empêche de voir s’il se déroule en bonne et due forme.

De plus, le procès s’ouvre malgré cinq recours en attente de résolution. Un de ces recours a été interposé par les plaignants pour séparer le procès de Rodríguez Sánchez de celui de Ríos Montt, à qui on a autorisé un procès à huis clos en raison de maladie. Cependant, comme les deux accusés sont jugés de manière conjointe, ce décret s’applique aussi à Rodríguez Sánchez, ce pourquoi les plaignants veulent mener à terme deux procès différents, pour que le public et la presse puissent assister aux audiences du cas de Rodríguez Sánchez. Aussi, le procès s’est entamé avant même que la Cour de constitutionalité n’ait résolu un recours au sujet de la juge Jeannette Valdés. La défense s’est opposée à l’exercice de ses fonctions dans le procès en raison de son mémoire de maîtrise qui portait sur le génocide, ce qui démontrerait son opinion sur le sujet et par conséquent, son impartialité. Si le recours se résout en faveur de la défense, cela mènerait à l’annulation de tout le travail fait par le Tribunal et à une nouvelle victimisation des témoins qui doivent se remémorer, une fois de plus, des moments extrêmement difficiles sans que le processus ne soit mené à terme.

 

Présence historique du Tribunal à Nebaj

Malgré les nombreuses inquiétudes qui planent sur la reprise du procès, le Tribunal a posé un acte d’une grande symbolique pour le peuple Maya Ixil. Après que les juges aient écouté la lecture de plans militaires et les présentations d’experts pour prouver le génocide, le Tribunal a annoncé qu’il se déplacerait pour trois jours d’audience (du 19 au 21 avril) à Nebaj, le temps d’écouter les déclarations de 15 témoins trop âgés ou malades pour se déplacer à la capitale. C’est la première fois que le Tribunal se déplaçait dans la région même où se sont déroulés les faits jugés plutôt que dans la lointaine capitale, où l’entièreté du processus a eu lieu en 2013. Les organisations de la société civile de la région Ixil ont jugé la présence du Tribunal à Nebaj comme « un signe de respect envers les témoins les plus malades et âgés qui vont déclarer durant ces trois jours ». De plus, Hector Reyes, l’un des avocats des plaignants a affirmé que « le fait que les témoins ixils se trouvent dans leur propre territoire a contribué au fait qu’ils se souviennent avec une meilleure étendue et précision ce qu’ils ont souffert durant le conflit armé».

Pour cette occasion historique, plusieurs organisations de la société civile de la région ont invité les victimes du conflit armé, leur parenté et la population en général à se joindre à eux pour supporter les 15 témoins en question, compte tenu du fait que le public n’est pas admis dans la salle d’audience. Les participants étaient réunis pour «accompagner [leurs] frères qui donnent leur témoignages, pour ne pas qu’ils se sentent seuls» et « exiger une justice digne ».

Des activités avaient lieu tous les jours devant le Tribunal d’instance pénale. Les journées s’ouvrirent avec une séance de batucada suivie d’un discours de bienvenue. Une cérémonie maya faisait aussi partie de la planification quotidienne, en plus d’une cérémonie plus ample réalisée la veille des audiences en l’honneur des femmes victimes du conflit armé. Par la suite, plusieurs personnes montaient sur scène pour partager leurs histoires du conflit avec leurs prochains. Certains racontèrent des souvenirs très difficiles et de nombreux moments étaient très forts en émotion. De plus, les participants assistèrent à des présentations théâtrales, certaines activités requérant la participation du public ainsi qu’une exposition itinérante de photographies documentant les exhumations réalisées après le conflit armé.

Les femmes étaient présentes en grand nombre, plusieurs d’entre elles ont apporté des fleurs et des croix pour démontrer que la mémoire de leurs êtres chers est toujours vivante. Les organisations ont estimé, qu’au cours des trois jours, 456 familles de différentes communautés ont assisté à l’événement en appui aux témoins. Pendant ce temps, à l’intérieur du Tribunal, les témoins donnaient à nouveau leurs témoignages sur les crimes commis entre 1982 et 1983. Seuls deux d’entre eux n’ont pu se rendre à la cour pour témoigner à cause de leur état de maladie trop avancé pour se déplacer. Plusieurs témoins ont raconté que l’armée est allée dans leurs villages et a brûlé leurs maisons, semences et animaux sans compter les nombreux actes de violence sexuelle, de mauvais traitements et les assassinats commis contre la population civile.

Malgré la présence de quelques anciens patrouilleurs, mobilisés par AVEMILGUA, l’association des militaires vétérans du Guatemala, et la Fondation contre le terrorisme qui s’opposent au procès contre Rios Montt, les participants ont célébré ces trois journées dans la bonne humeur et de manière pacifique sans se laisser intimider comme l’exprime un participant : « nous demandons que justice soit faite, rien de plus, ce n’est pas une vengeance ni de la haine, que cela soit clair ». Pour assurer la sécurité, 200 policiers et agents anti-émeutes étaient sur place. Plusieurs d’entre eux formaient deux cordons pour séparer les deux camps. L’événement s’est déroulé sans incident majeur et s’est terminé sur une note positive.

Mentionnons aussi que cela a été l’occasion de renforcer la collaboration entre plusieurs organisations de la région. De plus, l’événement a suscité la participation de la nouvelle génération, malgré le fait qu’elle n’ait pas connu la violence des années 1982-1983, ce qui montre que les plus jeunes s’intéressent également au passé de violence et qu’ils exigent aussi la justice pour les crimes commis durant ces années. Durant ces trois jours, la ville de Nebaj était très animée; plusieurs citoyens ont pris part aux activités et certains curieux se sont joints de manière spontanée à l’activité.

Le procès a repris le 25 avril à Ciudad de Guatemala, la capitale, où les autres témoins déclareront de nouveau devant le Tribunal. Il s’agit d’un procès important et d’une grande symbolique pour le pays qu’il faudra suivre de près au cours des prochaines semaines.