Entrevue avec Claudia Paz y Paz

ENTREVUE AVEC CLAUDIA PAZ Y PAZ*

Janvier-février 2008

*Directrice de l’Institut d’Études Comparée en Sciences Pénales du Guatemala – ICCPG

 

PAQG : Que signifie pour l’ICCPG ce qui est maintenant connu comme « le cas Juana Mendez»?

 

CPP : C’est très important. C’est l’opportunité d’accompagner une femme qui, pour diverses raisons, a eu la force et la volonté de dénoncer la violation sexuelle dont elle a été victime. Le fait qu’elle ait eu ce courage et que l’Institut ait pu l’appuyer, peut créer un précédent pour les cas futurs où un policier qui se trouverait dans cette situation y penserait à deux fois avant de commettre un acte semblable. Avec Juana Mendez, les policiers ont agi avec une impunité totale, en présence d’autres policiers et de détenus, et ils n’ont pas ressenti la moindre gêne.

Pour nous comme Institut, le cas est bien important aussi car c’est la première fois que nous accusons. Depuis sa création, l’ICCPG a toujours été plutôt académique… nous faisons de la recherche, proposons de nouvelles normes, donnons des formations. Les seuls cas que nous avons pris en charge par le passé étaient des cas de peine de mort où nous avons tenté de commuer la sentence en des peines d’emprisonnement. Ces cas, nous les avons gagnés, mais la situation était différente puisque nous étions à la défense, aux côtés de la défense publique pénale et devant la Cour Interaméricaine. Cette fois-ci, il s’agit d’un cas devant le système national, et ça représente pour nous un apprentissage de taille et une grande inspiration pour continuer à défendre des droits de la femme.

 

PAQG : C’est la première fois au pays qu’un cas d’abus sexuel contre une femme privée de liberté en arrive à un procès. Quel a été le travail fait par l’ICCPG pour parvenir jusque-là?

 

CPP : Nous sommes partis d’une enquête qui avait été menée par une collègue auprès de femmes incarcérées. Cette recherche a ensuite servi de base pour offrir une formation pour sensibiliser les défenseurs publics à la situation des personnes détenues, et c’est grâce à cette formation que nous avons pu établir des liens avec des fonctionnaires de la défense publique et connaître le cas de Juana. Ensuite, il y a eu tout le travail avec les organisations de femmes, ce qui fait qu’aujourd’hui le cas Juana Mendez n’est plus seulement « le sien », ni celui de l’ICCPG, mais celui de plusieurs femmes qui se sont jointes au processus.

L’autre chose qui a été très importante pendant tout le processus, ce fut le recours à des experts (légaux, médicaux, psychiatres…), car c’est là où nous avons compris quelles étaient les preuves les plus pertinentes, ce qu’on a bien fait, ou mal fait, etc. Ce fut un apprentissage pour nous mais aussi pour ces experts qui pourraient s’impliquer éventuellement dans d’autres cas pénaux pour viol.

Au Mexique et au Costa Rica, l’utilisation de ce type d’expertise se fait depuis plusieurs années déjà, par exemple lorsqu’il s’agit de femmes privées de liberté pour avoir tué un agresseur et que l’expertise peut établir la présence d’une violence domestique antérieure au délit. Au Guatemala et dans ce cas précis, tout ceci est nouveau.

 

PAQG : En revanche, le cas de Juana Mendez ne représente rien de nouveau par rapport à la situation que vivent les femmes incarcérées au Guatemala…

 

CPP : Tout à fait. Le cas de Juana est un cas paradigmatique, parce qu’il parle qualitativement de ce que nos recherches nous ont permis de démontrer quantitativement, c’est-à-dire qu’il existe un patron de violence et de violations sexuelles très commun contre les femmes privées de liberté. Cela veut dire que n’importe quelle femme ayant à passer une nuit dans un commissariat ou dans une prison court ce risque. Avec le cas de Juana et tout ce qui s’est dénoncé jusqu’à maintenant, nous espérons que ce risque puisse diminuer.

 

PAQG : Dénoncer demeure le premier pas à franchir pour les femmes victimes de violence. Mais de manière générale, que peuvent-elles attendre du système judiciaire guatémaltèque?

 

CPP : Il y a une énorme impunité. Entre 96 et 98% des cas demeurent impunis, et ici on ne parle que des cas qui sont dénoncés… Beaucoup d’abus ne sont jamais dénoncés, parce que les femmes savent que cela ne va rien changer, qu’on va les culpabiliser davantage, qu’elles peuvent subir le rejet de leur communauté, de leur famille, etc. Si on parle de Juana, on parle d’une femme autochtone kiché, non scolarisée, détenue et violée dans un commissariat de Nebaj, un endroit plutôt isolé… Le fait d’être ici au procès de l’un de ses agresseurs est certainement exceptionnel!

Les femmes privées de liberté représentent un groupe extrêmement vulnérable. Et parmi elles, celles qui sont les plus vulnérables sont sans doute les femmes mayas.

Elles souffrent de discrimination, y compris de la part des autres détenues, de la part des fonctionnaires et des agents de prison; elles n’ont pas accès à une traduction ni à une compréhension réelle de ce qui se passe avec leur dossier.

Ici, les prisons sont un « no man’s land », et personne ne se préoccupe vraiment de ce qui s’y vit.

 

PAQG : Beaucoup de fonctionnaires du système judiciaire justifient leur inaction par le manque de ressources de l’État. Quelle est votre opinion sur le sujet?

 

CPP : Oui c’est un État pauvre, et le système judiciaire fonctionne avec très peu de moyens, mais c’est surtout à cause du grand nombre de crimes. Prenons par exemple la Hollande, un pays qui a 16 millions d’habitants et 254 homicides par année. Au Guatemala, nous sommes 12 millions avec 6000 homicides annuels. Avec une situation pareille, n’importe quel système de justice s’effondre!

Il n’y a pas de prévention, pas de contrôle sur le port d’arme, pas de capacité d’enquête… il y a tellement de manques que le système devient vite saturé. En plus, le peu de ressources disponibles est mal utilisé. Par exemple, ce sont des policiers originaires de Nebaj qui devraient être au commissariat de Nebaj, afin qu’ils puissent parler la même langue que les gens là-bas et avoir une certaine sensibilité culturelle. Autre exemple, les départements où il y a le plus de violations sexuelles et de morts violentes de femmes sont ceux où il y a moins de fonctionnaires – policiers, procureurs, enquêteurs. Cela ne fait pas beaucoup de sens.

 

PAQG : Devant cette perspective, le cas de Juana Mendez vous donne-t-il tout de même un peu d’espoir que les choses puissent changer?

 

CPP : Oui, même si le procès et tout le travail antérieur n’ont pas été faciles. Il y a eu des moments extrêmement difficiles, et vous de l’accompagnement international le savez très bien, puisque c’est là que vous nous avez grandement appuyés. Dans ces moments, celle qui nous a donné l’espérance et la force, c’est Juana, parce qu’elle a toujours voulu continuer. Puis de voir chaque fois plus d’organisations de femme appuyer ce cas et l’incorporer à leur lutte a été une autre source de motivation. Enfin, il faut signaler qu’il y a aussi des fonctionnaires de justice qui sont bons et qui accomplissent leur travail, alors tout n’est peut-être pas complètement perdu!