A la rencontre de travailleurs migrants saisonniers au Québec

À LA RENCONTRE DE TRAVAILLEURS MIGRANTS SAISONNIERS AU QUÉBEC

Par Annie Pelletier

 

Ricardo, Olegario et Angel, trois agriculteurs mexicains travaillant sur une ferme maraîchère à St-Gilles-de-Lotbinière, dans la région de Québec. Photo : Annie Pelletier

C’est dimanche après-midi. Le soleil fait briller les champs et la route en direction de St-Gilles-de Lotbinière, où je m’en vais rencontrer Régis et Chantale, leurs enfants, et les trois travailleurs mexicains qu’ils emploient depuis quelques années sur leur ferme maraîchère. C’est une grosse fin de semaine pour récolter les pommes de terres, le maïs, les carottes, les betteraves, les tomates; trier le tout, frotter, assembler les paniers, les emmener au kiosque de vente. Même si le travail ne manque pas, et que Régis m’a déjà averti que les Mexicains ne voudront sans doute pas perdre une heure de travail pour une entrevue,

Ricardo, Angel et Olegario ont l’amabilité de s’asseoir un moment pour partager leurs impressions sur leur travail et leur réalité de travailleurs migrants saisonniers.

Ricardo et Angel sont deux frères qui connaissent bien le travail au champ, tant au Mexique qu’au Canada. C’est Angel qui a fait le saut en premier. Il vivait et travaillait sur une grande propriété terrienne de l’État du Guanajuato, et ce sont d’autres paysans qui lui ont parlé de ce programme qui existerait selon lui depuis une quarantaine d’années pour les Mexicains. Pour Angel, il s’agissait d’une bonne opportunité : « Je cherchais une solution pour que ma famille soit bien, pour qu’elle vive mieux… j’ai deux filles et un garçon ». « Et le travail me plaît vraiment, tout me plaît ici», ajoute-t-il avec son air tranquille. Ricardo, qui a deux filles, a suivi les traces de son frère, en commençant d’abord du côté de l’Ontario, avant de venir au Québec sur la ferme de Régis. Il avait aussi connu les États- Unis auparavant, pendant 5 ou 6 ans, de l’Arkansas à la Californie.

« Mais si on va là-bas, on peut être 2, 3 ou 4 ans sans voir la famille, alors qu’avec ces contrats au Canada, on a l’occasion de retourner à la maison chaque année et c’est plus équilibré comme ça.

Pour revenir l’année suivante, il nous suffit d’avoir terminé le précédent contrat, de remplir quelques formulaires et passer un examen médical. Si on travaille bien et que les patrons sont contents, on a la possibilité de revenir. » Et il faut pouvoir revenir : « Dans notre pays, il y a du travail, mais il est rare, et mal payé, ce qui ne permet pas de soutenir la famille, ou de pouvoir réagir en cas de maladie. On se dit qu’on n’y arrive pas, même pour manger! Alors on se fait un devoir de venir jusqu’ici… pour progresser un peu et pour que la famille ne manque de rien. ».

 

Olegario, originaire de l’État du Jalisco et qui vient au Québec six mois par année depuis quatre ans, a quant a lui entendu parler des contrats au Canada par son père qui avait travaillé avec le gouvernement mexicain. Ne possédant pas de terre lui-même, il a décidé de venir, sans avoir au départ la moindre idée de comment c’était au Québec : «La seule chose que je savais, c’est que j’allais être dans les champs à faire ce que je sais faire!

Pendant que mon père veille sur le maïs de la famille au Mexique, mon rôle à moi est de faire le sacrifice de m’éloigner de ma femme et de mes trois filles la moitié de l’année. C’est difficile, mais on est récompensé par la suite », dit-il avant de préciser qu’il est très content d’être ici et qu’il y a de bonnes personnes au Québec. Contrairement à plusieurs autres migrants saisonniers qui ont d’abord connu l’aventure de l’illégalité au pays de l’oncle Sam, Olegario n’a jamais été tenté de s’y rendre: « Pour aller aux États-Unis, il faut souffrir à la frontière et ce n’est pas facile. Parfois il faut recommencer plusieurs fois, la migration nous attrape, nous retourne, il faut parfois recommencer 4 ou 5 fois avant de pouvoir s’établir et travailler là-bas, en plus de payer des passeurs qui ne montrent pas beaucoup de compassion. Ici on vient directement en avion, on repaie graduellement la moitié du coût du billet, on est logé, on ne paie pas pour utiliser l’eau et l’électricité, on a une assurance santé, il y a donc vraiment plusieurs avantages à venir faire ces contrats. Et en plus, on n’a pas à se cacher de la police! »,dit-il en recevant l’approbation des deux frères.

Les travailleurs mexicains gagnent 9,50$ sur la ferme de Régis et de Chantale. C’est déjà de 3 à 4 fois plus élevé que dans leur pays. Ici, Régis leur donne davantage que le salaire minimum « pour leur bon travail et pour les garder motivés ». Pour lui, compter sur Ricardo, Angel, et Olegario, c’est pratiquement compter sur 6 employés, étant donné qu’il n’est pas rare que chacun d’entre eux travaillent 76 à 80 heures semaines dans les plus grosses périodes de l’été, et quand il n’y a pas de pluie, comme le souligne Angel : « C’est seulement lorsqu’il pleut qu’on se repose. Mais sinon, on travaille. On ne vient pas ici pour se reposer! »

Alors pas de congé parmi toutes ses heures de travail? Ricardo précise : « Les heures de travaillent dépendent vraiment des besoins de la ferme et du patron. Nous ne sommes pas obligés de travailler douze heures, mais quelqu’un qui voudrait le faire pour gagner encore plus pourrait le faire. C’est toujours en accord avec le patron qui nous autorise sans problème à prendre une journée de repos. Si nous ne le faisons pas, c’est parce qu’on le veut ainsi! » Bien que tous soient d’accord pour dire que les travaux aux champs finissent toujours par être épuisants, Ricardo précise que dans son cas, ce ne sont que 4 mois et demi d’efforts, et que c’est comme s’il prenait des vacances du Mexique! La relation développée au fil des années avec les travailleurs mexicains a poussé Régis à se lancer un défi personnel dans la quarantaine: apprendre leur langue pour mieux se comprendre. Il a profité de ses hivers pour suivre deux cours, et a continué par lui-même à l’aide de CD-ROM pédagogiques. Cela fait toute une différence pour Ricardo qui avoue ne pas avoir le temps ou l’énergie pour se mettre à la langue de Molière : « Il a appris pas mal, Régis! C’est bien parce que ça nous facilite la tâche, on peut savoir exactement ce qu’il y a à faire et ne pas commettre d’erreurs. Il nous explique tout en espagnol, et si c’était en français, je ne comprendrais rien! Mais je crois que c’est important de l’apprendre. Il arrive des clients ici qui me posent des questions, mais je ne peux que leur bredouiller un « parle pas de français »! Et le mal du pays dans tout ça? J’étais certaine qu’ils allaient me parler de l’absence cruelle de la tortilla. Eh bien non! Ils aiment les fruits et les légumes qu’ils ne cultivent pas au Mexique – les framboises, les bleuets, les poireaux et le maïs sucré qu’ils trouvent vraiment délicieux! C’est sans compter qu’il y a quelqu’un de la ville de Québec qui vient dans le village voisin et qui leur vend des piments forts et de « vraies tortillas », ce qui semble faire leur bonheur.

Au même moment, Chantale passe derrière nous avec ses paniers gorgés de tomates, et Olegario lui jette un regard espiègle en disant : « Aqui a los patrones les gusta mucho la tortilla de mais, y el pimiento. Hein Chantale? »

-« Hein? Como Olegario? », demande-t-elle dans son espagnol approximatif  

-Mangez beaucoup de piment et tortillas de maïs, Régis et Chantale? , redemande Olegario dans un français tout aussi approximatif mais qui se comprend parfaitement.

« Ouais? », insiste-t-il avec son accent québécois alors que Chantale ricane.

C’est qu’Olegario leur a fait goûter ces fameux tacos dorados de fèves noires ou de viande, qui ont reçu l’approbation générale, même si Chantale confesse qu’elle aurait préféré ne pas les manger le soir avant d’aller dormir! Elle aussi partage avec eux ses secrets culinaires à l’occasion : « Chantale no buena pour española, mais buena pour la cuisina!, lance-t -elle avant de pouffer de rire.

Malgré les difficultés de communication, la complicité qui règne se traduit également par « des mauvais coups », apprendrai- je plus tard par la bouche d’Angel, alors que Chantale leur cacherait régulièrement des patates dans le fond de leurs bottes! « C’est une grande comique, la Chantale », confirme-t-il avec un sourire timide.

Je les laisse à leur besogne, en leur faisant remarquer que leurs patrons sont en train de travailler juste derrière nous, pendant que leurs employés mexicains donnent une entrevue, assis à l’ombre, sous le porche de la grange, avec une canette de Coca- Cola à la main. Il ne faudrait pas abuser du repos par une si belle journée! Je les remercie et je pars, non sans avoir pris avec moi de beaux maïs bicolores, et accepté une invitation pour venir partager un gros repas avec eux en novembre, à la veille de leur retour au Mexique.

 

Ricardo et son frère Angel sélectionnent les plus belles carottes qui partiront immédiatement vers le kiosque de vente, où passeront aujourd’hui près de 300 clients. Photo : Annie Pelletier