Prise entre deux feux : la jeunesse guatémaltèque

PRISE ENTRE DEUX FEUX :

LA JEUNESSE GUATÉMALTÈQUE,

Novembre-décembre 2008

Par Nelly Marcoux, Coordonnatrice du Comité d’information du PAQG

Dans la soirée du 10 août 2008, Eliazar Bernabé Hernandez Rodas, 22 ans, Mario Rene Gamez Luna, 23 ans, et Juan Luis Navarro, 19 ans, tous trois volontaires de l’Association Chrétienne des Jeunes d’Amatitlan, quittent le bureau de l’organisation pour se rendre à la maison d’Eliazar. Ils y reçoivent un appel téléphonique, suite auquel ils partent sur-le-champ à bord de la motocyclette de Mario, en avertissant la mère d’Eliazar qu’ils seraient de retour sous peu. Au matin, on retrouve leurs corps au kilomètre 38 de l’autoroute de Palin, près de la moto calcinée. Les trois cadavres portent des marques de violence extrême ainsi que les traces de tirs de grâce.

Déjà le jour suivant, des moyens de communication taxent les trois jeunes hommes de « délinquants », sur la base de déclarations de membres du Commissariat de Palín et du Sous-directeur de la Police Nationale Civile, qui affirment que les victimes étaient des «voleurs de motos». L’incident est aussitôt classé comme un règlement de compte. Les plaintes déposées par les proches des victimes dressent cependant un portrait en tous points opposé à celui des autorités : Mario René, Eliazar Bernabé et Juan

Luis auraient plutôt été ciblés en raison de leur travail en faveur de l’enfance et de la jeunesse, et de leur rôle dans la communauté.

 

Un nouvel ennemi interne?

Il ne fait pas toujours bon être jeune au Guatemala, à plus forte raison si l’on vous accuse d’être « délinquant ». Bien que les formes de violence abondent au Guatemala, au cours des dernières années une attention disproportionnée des médias nationaux et internationaux a été braquée sur le phénomène de la délinquance et de la criminalité juvéniles, notamment sous la forme des maras, ces gangs de rue ultraviolents qui terrorisent les populations des zones urbaines défavorisées. Nouveau visage de la violence au Guatemala, l’image de légions de jeunes désillusionnés, oisifs et armés est soigneusement entretenue par les autorités et les médias; cette « jeunesse dangereuse » est devenue la première cible des politiques de sécurité du gouvernement guatémaltèque.

Publiquement confondue par les autorités avec les luttes contre le narcotrafic, le crime organisé et même le terrorisme, la lutte anti-mara génère capital politique, financement et une justification rêvée pour procéder à la militarisation de la société guatémaltèque au nom de la sécurité publique. Les jeunes guatémaltèques ont le dos large: boucs-émissaires, ils sont accusés de la grande majorité des problèmes du Guatemala.

Les vocables employés par les autorités pour faire référence au problème de la violence juvénile est révélateur : on parle d’ « éradiquer un cancer », de « guerre contre la délinquance», d’ «urgence nationale », de « menace à la sécurité nationale », une escalade discursive qui confère un caractère politique à un phénomène avant tout social.

 

Cette rhétorique martiale ouvre la voie à des solutions répressives qui incluent la militarisation de la sécurité publique, la fusion des rôles de l’armée et de la police, ainsi qu’un phénomène digne des pires époques du conflit armé interne, le nettoyage social.

 

Nettoyage social et militarisation de la sécurité publique

 

En 2003, des organismes de défense des droits des enfants rapportent plusieurs incidents au cours desquels des jeunes de la rue, la plupart de jeunes mareros, sont brutalement kidnappés et assassinés. Ces exécutions, perpétrées par des hommes masqués et armés, dénotent une sophistication organisationnelle et logistique et un choix de méthodes caractéristique des techniques employées par les forces militaires et les éléments de sécurité du temps du conflit armé. Des enfants, adolescents et jeunes adultes, apparemment ciblés, sont happés en plein jour, parfois dans des rues passantes. Les corps sont habituellement retrouvés quelques jours plus tard, mutilés, torturés, décapités parfois, portant des sentences laconiques : « robacarro » (« voleur de voitures »), « me porté mal, al infierno » (« je n’ai pas été sage, en enfer »). Malgré des tentatives à peine déguisées de faire passer ces assassinats pour des règlements de comptes au sein de maras ou du crime organisé, il est rapidement devenu évident que d’autres acteurs étaient impliqués et que l’intention de ces groupes clandestins était d’éliminer les « indésirables » de la société. Certains de ces indésirables n’ont pas plus de dix ans.

 

En 2004, l’administration Berger envoyait des milliers de soldats patrouiller dans les zones dites «rouges » de la capitale en forces combinées avec des agents de la police, sous prétexte d’en soustraire le contrôle au crime organisé et aux groupes délinquants. Cette mesure marquait une violation flagrante du texte des Accords de Paix de 1996, qui prescrivait la démilitarisation de la sécurité et la séparation des forces de l’armée et de la police. Le gouvernement d’Alvaro Colom, élu en septembre 2007, a continué depuis sur la même voie. Entre temps, l’an dernier seulement, 3060 jeunes âgés entre 14 et 29 ans périssaient de façon violente : cela représente 60% du nombre total d’homicides au pays. On estime que de ce nombre, environ 30% sont le résultat d’exécutions extrajudiciaires. Le gouvernement n’a pris jusqu’à présent aucune mesure sérieuse pour mettre fin à ces opérations et démanteler les réseaux clandestins et escadrons de la mort qui opèrent pour le moment en toute impunité.

 

 

Sur le nettoyage social :

Le terme « nettoyage social » fait référence à un mécanisme de répression sélective ou arbitraire, systématiquement produit par des acteurs armés liés à l’État ou des acteurs privés qui mènent cette répression avec l’assentiment, la complicité ou la tolérance (délibérée ou involontaire) de l’État. Le nettoyage social est une violation directe du droit à la vie. Il cible les individus ou groupes considérés comme indésirables, avec des objectifs d’intimidation et d’extermination. La pratique du nettoyage social comporte une garantie d’impunité implicite pour les auteurs de ces crimes du fait d’enquêtes inexistantes ou déficientes ne permettant pas l’identification ou la sanction des responsables. Que ce soit pour avoir commandé le nettoyage social ou par omission de remplir ses responsabilités liées à la garantie constitutionnelle de protection envers tous les citoyens, l’État est responsable pour ces violations du droit à la vie.

 

 

SOURCE :

Victoria Sanford, From Genocide to Feminicide, Journal of Human Rights, 7:104–122, 2008.

 

Une population prise en otage 

Paradoxalement, ces approches répressives sont accueillies avec soulagement par certains segments d’une population en proie à la réalité quotidienne de la violence liées aux maras, une réalité marquée par un climat de terreur latente et de fréquents incidents violents. Capitalisant sur la peur, la politique guatémaltèque carbure aux slogans promettant la « sécurité totale » (seguridad total), la « sécurité globale » (seguridad integral), et la fermeté face à la criminalité juvénile (mano dura). Le thème de la sécurité domine d’ailleurs les élections de 2007; le succès fulgurant obtenu par le Parti Patriote, organisation politique d’extrême-droite dont la plate-forme électorale reposait en grande partie sur la promesse d’éliminer les gangs de rue, démontre l’ampleur de ce besoin de stabilité qu’éprouvent les habitants des zones urbaines défavorisées.

Les ressources déployées en approches répressives dans la lutte contre le crime et les gangs de rue sont considérables, surtout en comparaison avec le maigre budget consacré à la prévention et la lutte contre la pauvreté, la malnutrition, la violence domestique et sexuelle et le racisme.

Ces violations fondamentales de la sécurité de la personne affectent cruellement la majorité des jeunes Guatémaltèques, mais sont tout simplement occultées dans une conception militariste de la sécurité.

Quant à l’efficacité des stratégies adoptées, les chiffres parlent d’eux-mêmes : la violence va toujours en croissant et 2008 a emporté la palme de l’année la plus violente de l’histoire du Guatemala selon le Bureau du procureur des droits de la personne, avec une moyenne de 17 à 20 homicides par jour. En 2005, le Rapport mondial sur la Jeunesse de l’ONU établit entre autres que ce type de politique, la plupart du temps fondé sur des stéréotypes, a pour effet de déshumaniser les jeunes et de favoriser leur exclusion, tout en fermant la porte à une approche holistique au problème de la violence. Le rapport ajoute que d’autre part, ces politiques ne rendent pas justice à la majorité de jeunes femmes et jeunes hommes guatémaltèques qui tentent d’évoluer normalement et de gagner leur vie de façon honorable.

L’adversité, en partant

Car il n’est pas facile d’être jeune au Guatemala. Au nombre de presque 8 millions, les jeunes représentent 60% de la population. Près de la moitié naissent et se développent dans des conditions de pauvreté et de précarité extrêmes, tant au niveau matériel qu’aux plans familial, social et émotionnel.

Dans bien des cas, le berceau-même de leur existence est une source d’insécurité. Des années d’une stratégie de terreur militaire ciblant les liens familiaux et communautaires nécessaires au développement harmonieux de toute personne ou collectivité, ont atteint en partie leur objectif d’empêcher la réorganisation de ces communautés par la suite. Par le meurtre, la torture, le viol, la création et l’exploitation de divisions au sein des communautés, l’armée a mené un assaut constant contre les bases de la cohésion sociale. Bien loin de s’être dissipée avec la fin des massacres, cette violence continue à faire son oeuvre des années plus tard, s’infiltrant dans les sphères les plus intimes des relations humaines.

Alcoolisme, violence intrafamiliale, abus sexuel, violence psychologique : bien des jeunes nés dans ce contexte postconflit, même s’ils n’ont pas vécu directement l’expérience de la terreur étatique, constituent une nouvelle génération de victimes du conflit armé interne, réceptacles d’une violence qu’ont d’abord subie leurs parents et dont les effets dévastateurs n’ont jamais été traités. Au milieu de cette grande insécurité, les jeunes bénéficient de peu de protection et c’est ce qui en pousse un certain nombre à troquer la violence du foyer pour la protection et le sentiment d’appartenance qu’offrent les maras.

Bien des jeunes ont vu leurs parents trimer dur toute leur vie, pour ne jamais parvenir à se sortir de la pauvreté; l’insécurité économique et le peu de perspectives d’emploi contribuent au sentiment d’impuissance et de désespoir que bien des jeunes éprouvent lorsque confrontés à ces horizons restreints. Dans de telles conditions, il est difficile de concevoir comment il sera possible de subvenir à ses besoins et éventuellement à ceux d’une famille.

La vague de politiques néolibérales déclenchée par la transition démocratique et économique du Guatemala suite à la signature des Accords de Paix a rendu les inégalités structurelles déjà existantes encore plus aiguës. La retraite de l’État du secteur des services sociaux de base tels que la santé et l’éducation et la privatisation de ces services les rend encore plus inaccessibles, creusant davantage le fossé séparant les jeunes d’un avenir prometteur et perpétuant le cercle vicieux de l’exclusion et de la marginalisation. Incapables d’assumer les coûts d’une éducation formelle, les étudiants sont contraints de quitter  le système, ce qui réduit leurs perspectives à l’emploi dans le secteur informel au gang de rue ou à l’exode vers les États-Unis. Et chaque année, ils sont environ 500 000 à atteindre l’âge de travailler. Pas facile, la vie de jeune au Guatemala. Et malgré tout, ils continuent à chercher des moyens de s’en sortir et de s’entraider, font la fête, apprennent les paroles des dernières bachatas à la vitesse de l’éclair, s’impliquent dans leurs communautés. Certains, s’étant un jour retrouvés dans la rue, saisissent la chance de s’en sortir en s’enrôlant dans des programmes d’aide et de réinsertion sociale, pour ensuite tendre la perche à d’autres malchanceux.

D’autres deviennent activistes, s’impliquent en politique et cherchent à repousser les limites d’un système qui semble travailler à leur encontre. Certains se font gardiens de la mémoire historique par les arts, le théâtre ou la musique. D’autres militent pour la justice sociale et travaillent à la construction d’une société ouverte et démocratique et surtout, à une paix véritable, au goût infiniment plus doux que celui de la guerre de faible intensité qu’ils ont connue jusqu’à présent.

 

SOURCES :

-UDEFEGUA, Rapport préliminaire sur la situation des défenseurs des droits de la personne, janvier-août 2008.

-La Prensa Libre, M. Carrera, Limpieza social, 2 octobre 2008.

-La Prensa Libre, CALDH denuncia posibles ejecuciones extrajudiciales de jovenes, 15 août 2008.

-Organisation mondiale contre la torture, www.omct.org.