La difficile bataille pour la syndicalisation au Guatemala : le cas Sitrapéten

LA DIFFICILE BATAILLE POUR LA SYNDICALISATION AU GUATEMALA :

LE CAS SITRAPÉTEN, septembre-octobre 2008

Par Patrick Illmer, Coordinateur de ADA (Acompañamiento de Austria), le comité autrichien pour l’accompagnement au Guatemala

Au début du mois de mai 2008, un groupe de travailleurs de la compagnie Agua Salvavidas, une entreprise de distribution d’eau embouteillée appartenant au conglomérat Castillo Hermanos, fut mis à pied peu après la formation du Sindicato de Trabajadores de la Distribuidora del Petén (Syndicat des travailleurs de l'entreprise distributrice du Petén –SITRAPETÉN).

Le processus d'accréditation du syndicat avait été amorcé dès février 2007, mais les syndiqués ont dû attendre plus d’un an et essuyer 5 refus avant de voir leur syndicat inscrit auprès du Ministère du Travail. Les travailleurs affirment avoir subi, tout au long du processus, des pressions visant à leur faire abandonner leurs activités syndicales et ce, jusqu’à leur renvoi sous prétexte d'une faillite de l'entreprise en mai dernier. Afin de protester contre ce renvoi et d'exiger leur réintégration, le groupe de 41 syndiqués a monté un campement devant les installations de l’entreprise, dans l’espoir de faire connaître leur situation au public.

 

La mise a pied des membres de SITRAPETEN n’était que l'aboutissement d’une série d’incidents ayant marque le processus de syndicalisation. La première tentative d’inscrire le syndicat au registre du Ministère du Travail en février 2007 avait été motivée par la volonté des travailleurs de renforcer leur position dans les négociations face au puissant conglomérat Castillo Hermanos, et d’exiger une amélioration de leurs conditions de travail qui s’avéraient difficiles, comme le mentionne un travailleur : « la nécessite de nous organiser a surgi des mauvais traitements auxquels nous étions exposes; parce qu’en plus de nous imposer des quotas exagérés, le salaire était insuffisant, […] nous fournissions des journées doubles et parfois des triples! […] Nous n’avions également plus de sécurité d’emploi, puisque régulièrement on nous menaçait de nous remplacer si nous n’atteignions pas nos chiffres de vente, nous disant que sans problème nous pouvions être mis a pied car l’entreprise recevait des milliers de candidatures d’universitaires et que nous, nous n’avions pas fait d’études.1 »

C’est sans grande surprise pour les travailleurs que la première tentative d’inscription de leur syndicat fut rejetée par le Ministère du Travail, tout comme les 5 autres qui allaient suivre, le Ministère évoquant a chaque fois des erreurs dans l’information fournie. Selon les travailleurs, l'attitude dilatoire des fonctionnaires n’était pas étrangère aux pressions exercées sur eux et sur leur familles par les représentants de l’entreprise2: « Nous avons souffert de différentes formes d’intimidation, on a offert de l'argent a certains, d’autres ont reçu des menaces de mort, ils nous ont même dit qu’ils connaissaient suffisamment de « mauvaises personnes » avec qui « passer un contrat », et qu'ils avaient suffisamment d’argent pour les faire sortir de prison sans aucune condamnation.3 ».

Plusieurs sources indiquent qu'on fait couramment usage de telles tactiques chez Castillo Hermanos pour combattre l’organisation syndicale au sein des entreprises appartenant au conglomérat. Parmi ces tactiques figurent des menaces de mort envers les leaders syndicaux, des stratégies visant a s’approprier la loyauté de ceux-ci, sans oublier les pressions exercées sur les syndiques pour qu’ils démissionnent. Le conglomérat est ainsi parvenu à affaiblir et démanteler plusieurs organisations, dont le Sindicato de Trabajadores de Cervecería Centroamericana4.

 

LE CONGLOMÉRAT CASTILLO-HERMANOS ET L’INDUSTRIE DES BOISSONS AU GUATEMALA

 

Le conglomérat Castillo-Hermanos a su consolider un monopole national de la production de bière, notamment par le biais de son entreprise Cerveceria Centroamericana et de sa marque Gallo. Le conglomérat possède Alimentos de Guatemala S.A. et est également propriétaire de la marque de collations Senorial; les marques de jus Del Frutal, Naranja Tampico Citrus Punch, Campestre et De la Granja lui appartiennent également; et au rayon des boissons énergisantes, Castillo-Hermanos produit Revive et Powerade.

La corporation Castillo manufacture de six à huit des marques de bière qui se consomment au pays. Les Castillo sont également distributeurs à l’échelle nationale de la marque Pepsi Cola, par le biais de leur entreprise La Mariposa, récemment renommée CABCORP. Pepsi étant en compétition directe avec Coca Cola et Big Cola, la marque Super Cola fut lancée afin de faire concurrence à cette dernière. Super Cola est distribue dans la chaine de supermarchés des Castillo, Super 24. Outre le secteur des boissons, la corporation Castillo fait également des affaires dans le secteur bancaire - en tant qu’actionnaires de Banco Industrial - ainsi que dans les secteurs de la construction, du tourisme et de l’hôtellerie.

 

Sources :

- El Observador, novembre 2006, no. 3

- Rapport Situación de las empresas de bebidas, el empleo y las organizaciones sindicales de la región centroamericana y sus tendencias. Union Internacional de Trabajadores de la Alimentacion, Agricola, Hoteles, Restaurantes, Tabaco y Alimentacion (UITA), janvier 2005.

 

 

Le cas de SITRAPETEN n’a pas fait exception. En février 2007, lorsqu' Agua Salvavidas a appris que des démarches étaient amorcées pour former un syndicat, elle a aussitôt renvoyé 13 des travailleurs affilies. Ce n’est qu’à la suite d’une grève déclenchée en appui a ces ex employés que l’entreprise a accepte de les réintégrer. En guise de leçon cependant, elle y allait d’une poursuite contre ces mêmes travailleurs, litige qui s’est solde par la suspension de leurs salaires. Cette stratégie n’a pas empêche le groupe de poursuivre la bataille pour la syndicalisation, qui fut finalement reconnue en début d’année. Les syndiques n’allaient toutefois pas pouvoir célébrer cette victoire bien longtemps.

A quelques jours du 1er mai, Journée Internationale des Travailleurs, l’entreprise convoqua ses employés a des prétendus ateliers de formation, dans différents lieux de la capitale. Une fois les différents groupes réunis, des représentants de l’entreprise les informèrent qu’ils devaient démissionner puisque la compagnie était en faillite, et qu'ils allaient devoir être transférés dans d’autres entreprises du conglomérat. Plusieurs travailleurs protestèrent et dénoncèrent l’illégalité de la manœuvre, tant au niveau des droits du travail que du processus de déclaration de faillite.

 

 

En voulant quitter les lieux, des travailleurs se heurtèrent a des gardiens de sécurité armes qui les empêchèrent de sortir et tentèrent de les obliger a signer leur démission. Ce n’est qu’a l’arrivée d’agents de la Police Nationale Civile (PNC) qu’ils purent être libérés. Les travailleurs décidèrent de bloquer la porte principale des installations de l’entreprise afin d’empêcher la sortie des camions et des biens. Au cours de la matinée, d’autres agents de sécurité privée se présentèrent devant la porte principale, entourèrent les travailleurs, les frappèrent a l’aide de bâtons et de tubes et les menacèrent avec leurs armes.

Dans la foulée des coups et des menaces, dix travailleurs furent emmenés de force a l’intérieur des installations, ou ils furent agresses et retenus durant toute la journée et une bonne partie de la nuit, jusqu’au moment ou des policiers anti-émeute firent leur apparition et délogèrent les travailleurs avec l’appui des gardiens de securite5. Le jour suivant, les travailleurs mis a pied ont monte un campement en face des installations d'Agua Salvavidas, pour dénoncer leur renvoi comme étant une conséquence de la formation de SITRAPETEN et une manœuvre sans équivoque de la partie patronale visant a décourager toute tentative de syndicalisation.

Les tables de dialogue mises en place depuis n’ont pas produit de résultats concrets, l’entreprise refusant d’une part de reconnaitre qu’il y a eu violation des droits de ces travailleurs, les syndiques maintenant d’autre part leurs exigences, notamment leur réinstallation immédiate et le respect de leur droit syndical. Plusieurs d’entre eux constatent que l’entreprise ne fait qu’employer des méthodes dilatoires pour étirer le processus et démoraliser le groupe. Les membres de SITRAPETEN dénoncent de nouvelles tentatives de les soudoyer, ainsi que des appels téléphoniques les incitant à abandonner le syndicat et ses revendications6.

Afin d’attirer l’attention des autorités et de la population sur les violations et les intimidations dont ils ont fait l’objet, les membres de SITRAPETEN ont organise une marche le 18 juillet dernier, avec l’espoir de faire connaitre a l’échelle internationale la difficile situation a laquelle sont confrontées les organisations syndicales dans le pays, comme le rapportait Edwin Alvarez Guevara, secrétaire général de SITRAPETEN : ≪ J’ai toujours dit que ceci n’est pas qu’un coup contre nous, c’est aussi un coup porte au syndicalisme en général puisque dans plusieurs lieux de travail il se vit bien des menaces contre l’organisation syndicale.7 ≫ Un rapport récent de l’Unité de Protection des Défenseurs de Droits Humains confirme d’ailleurs cette situation et signale qu'au Guatemala, les syndicats ont constitue le secteur le plus touche par les menaces et les attaques au cours du premier semestre de 2008.

 

NDLR: Au nombre des syndicalistes assassinés depuis 2007, on compte Pedro Zamora, du Syndicat des travailleurs de l’entreprise portuaire El Quetzal (qui était accompagné de ses deux jeunes enfants au moment où sa voiture fut criblée de plus de cent balles); Marco Tulio

Ramírez Portilla et Carlos Enrique Cruz Hernández , du Syndicat des travailleurs de l'entreprise bananière d'Izabal; Miguel Ángel Ramírez, du Syndicat des travailleurs des entreprises bananières du Sud; Sergio Miguel Ramírez et Higinio Aguirre du Syndicat des travailleurs de la santé; Israel Romero Estacuy, du Syndicat de la municipalité de Retalhuleu. Ces assassinats demeurent toujours impunis. Au sein de Coordination de l’accompagnement international au Guatemala (CAIG), le PAQG accompagne les membres de SITRAPETEN depuis le mois de mai dernier.

 

Références

 

1 Entrevue réalisée le 7 juillet 2008 avec Edwin Enrique Alvarez Guevara, secrétaire général de SITRAPETEN.

2 Louisa Reynolds (2008), “Sindicatos buscan demandar al estado por medio de DR-CAFTA”, Inforpress edicion 1753, 23/05/08.

3 Entrevue réalisée le 7 juillet 2008 avec Edwin Enrique Alvarez Guevara, secretaire general de SITRAPETEN.

4 Louisa Reynolds (2008), ibid.

5 Unidad de Proteccion de Defensoras y Defensores de Derechos Humanos, Informe Preliminar de Situación de Defensoras y Defenores de Derechos Humanos, Guatemala, enero-junio 2008.

6 Freddy Morales Villagran, membre du conseil consultatif de SITRAPETEN, est mort de ses blessures le 20 juillet dernier, après avoir été touche par balle lors d’une fusillade dans une cantine tout près de chez lui. Trois autres personnes, non connues du syndique, ont également été tuées au moment de l’attaque. Des sources affirment toujours qu’il pourrait y avoir un lien entre cet attentat et les activités du syndicat.

7 Entrevue réalisée le 7 juillet 2008 avec Edwin Enrique Alvarez Guevara, secrétaire général de SITRAPETEN.