MÉMOIRE HISTORIQUE ET ARCHIVES POLICIÈRES : LE GUATEMALA FRAPPE UN NŒUD

MÉMOIRE HISTORIQUE ET ARCHIVES POLICIÈRES : LE GUATEMALA FRAPPE UN NŒUD

Par Marc Drouin, avril 2009


 

Dans une récente trilogie sur l’histoire contemporaine du Chili, Steve Stern examine témoignages, archives et reportages pour tenter de comprendre les chocs survenus ces dernières années entre les versions officielles et dissidentes des faits historiques entourant la dictature. Des événements marquants comme le coup d’État de 1973, l’amnistie de 1978, le rapport de la commission Rettig de 1991, l’arrestation du général Pinochet à Londres en 1998 et sa mort en 2006, auraient tous à leur façon bouleversée la paix mémorielle que les partisans du régime militaire cherchaient à imposer à la société chilienne. Stern évoque alors la notion de noeuds mémoriels pour décrire ces événements, sorte de caillots politiques et culturels qui, de façon incontournable, ont profondément secoué le Chili, provoqué débats et mobilisation et remis en question la version officielle des faits1.

Le Guatemala à son tour a frappé un noeud mémoriel au début du mois de mars alors que l’arrestation de deux policiers présumés responsables de la disparition des étudiants et syndicalistes Edgar Fernando García et Danilo Chinchilla, en 1984, faisait la une des journaux2. À peine deux semaines plus tôt, Nineth et Alejandra Montenegro, respectivement la conjointe et la fille de García, avaient commémoré le vingt-cinquième anniversaire de son enlèvement resté impuni3. À l’époque, plusieurs femmes, dont Montenegro et sa belle-mère Emilia García, avaient fondé le Groupe d’appui mutuel (GAM) pour dénoncer le lot d’enlèvements et d’assassinats dont étaient victimes les opposants aux régimes militaires guatémaltèques4. Aujourd’hui, le GAM existe toujours et l’arrestation des deux policiers, décorés pour leurs actions et toujours actifs au sein des forces policières, a été rendue possible grâce à la découverte en 2005 des archives de l’ancienne police nationale, dissoute après la signature des accords de paix de 19965. Des 1375 pages de documents déposées au soutien des accusations, 1000 feraient mention des policiers responsables de la disparition de García et de Chinchilla, dont deux qui sont toujours en liberté6. Si au Chili ou en Argentine la mise en accusation de bourreaux militaires ou policiers est devenue chose courante, il s’agit au Guatemala d’une première expérience pour laquelle l’intérêt des médias s’est rapidement estompé. Au-delà de quelques grands titres sur les enlèvements et massacres du passé, c’est la violence de tous les jours qui semble inquiéter davantage. L’année dernière, plus de 6300 personnes ont perdu la vie à cause de cette violence (12 pour cent des victimes étant des femmes); on compte 32 200 morts par balles depuis 8 ans, un taux d’homicides per capita, parmi les plus élevés au monde selon l’ONU7.

Dans 98 pour cent des cas, aucune accusation n’a été ni sera portée8. Le Guatemala reste le royaume de l’impunité, un pays qui semble incapable de faire face à son passé et dont l’avenir, en conséquence, reste incertain.

La dernière campagne d’assassinats au Guatemala est dirigée depuis des mois contre les chauffeurs de bus et leurs assistants (que l’on appelle brochas) qui, parfois au nombre de trois ou quatre par jour, tombent sous les balles de tireurs à gage : plus de 150 en 2008, une soixantaine depuis le début de l’année9. Cette violence ciblée sert en grande partie à déstabiliser une population urbaine dont sept personnes sur dix empruntent quotidiennement le transport en commun sans savoir si elles rentreront à la maison en fin de journée10. Nourrisson de deux mois dans les bras de sa mère ou vieillard de 80 ans, plus personne n’est à l’abri d’une balle perdue, tirée en pleine heure de pointe dans un bus vétuste et bondé11.

 

Maudite mémoire

 

Le 24 mars dernier le Procureur des droits humains, Sergio Morales, dévoilait devant un millier de personnes un premier rapport sur le contenu et l’histoire des archives policières, désormais rendues accessibles aux chercheurs et au grand public12. À l’heure du dévoilement, en fin de journée, trois chauffeurs d’autobus avaient été tués et six passagers, blessés13. Au lieu de rapporter l’objet des dénonciations du procureur, soit les abus des forces policières d’antan, les médias ont plutôt fait état, images à l’appui, d’une population en état de choc après une journée particulièrement violente14. La droite patronale, pour sa part, à coups de pleines pages payées aux journaux, profitait de l’occasion pour revendiquer le droit de porter des armes, l’application de la peine de mort, la militarisation de la sécurité publique et la suspension des droits et libertés afin de venir à bout des jeunes désoeuvrés soupçonnés d’achever les chauffeurs et leurs passagers15. La nouvelle sur les violences politiques du passé a donc été enterrée sous le poids des faits divers qui, selon les psychologues, provoquent une véritable psychose collective16. Mais au Guatemala le passé reste toujours présent et moins de douze heures après la présentation du rapport sur les archives policières, trois hommes armés en cagoule ont enlevé Gladys Monterroso, avocate, militante politique et conjointe du Procureur des droits humains. Sauvagement battue et brûlée, elle a été laissée pour compte dans un quartier marginal sous l’effet d’un psychotrope17. Après avoir été hospitalisée au Guatemala et aux États-Unis, Mme Monterroso est maintenant de retour au pays et affirme vouloir poursuivre son engagement contre la violence faite aux femmes et l’impunité qui protège leurs assaillants18.

Va sans dire que depuis cette dernière tentative de disparition, réalisée « en pleine démocratie » selon

Mme Monterroso, les foules ne font pas la file pour consulter les archives policières et tenter de faire la lumière sur plus de 40 000 cas d’enlèvements politiques survenus entre 1960 et 1996.


Que dévoilent les archives ?

Les archives de la police restent les premières sources officielles qui permettront de comprendre le conflit armé depuis l’intérieur d’un appareil d’état déployé pendant plus d’un demi-siècle contre la population guatémaltèque. Comme au Salvador à la même époque, l’intention des militaires au Guatemala n’était pas seulement de détruire les forces rebelles armées, mais de balayer tout ce qui occupait le centre de l’échiquier politique, situé entre eux et la gauche révolutionnaire : paysans coopérativistes, syndicalistes, féministes, politiciens sociaux-démocrates, prêtres et poètes, journalistes et étudiants19. Quelque 200 000 personnes qui auraient osé penser différemment et agir en conséquence. Et la police, militarisée à outrance au nom de la sécurité nationale, a joué son rôle avec entrain, munie d’une vaste bureaucratie lui permettant une précision chirurgicale dans sa défense de l’ordre établi contre toute forme de subversion. À date, plus de 8 millions de documents sur les 80 millions que contiennent les archives ont été tirés des monticules d’immondices sous lesquels ils avaient été abandonnés, condamnés à une mort lente et certaine. Trouvées dans un édifice délabré de la police guatémaltèque, les archives sont maintenant entre les mains de 170 étudiant(e)s et militant(e)s des droits humains qui s’attardent depuis bientôt quatre ans à la tâche de nettoyer, de restaurer et de numériser chaque page d’un fonds qui reste sans précédent en Amérique latine20. L’éclaircissement du cas de Fernando García et de Danilo Chinchilla est le résultat d’un travail de fourmi réalisé par des archivistes formés littéralement sur le tas et soutenus uniquement par des fonds internationaux. Malgré l’indifférence, les menaces et représailles, d’autres cas de persécution politique ne tarderont pas à refaire surface, rescapés de l’oubli21.

Si les recherches restent embryonnaires, le travail des archivistes permet toutefois de constater l’apport considérable de l’Office de la sécurité publique de l’Agence américaine pour le développement international (OPS/USAID) aux efforts de la police guatémaltèque. Formation, matériel, expertise et suivi : les Américains auraient pratiquement géré le Cabinet d’identification de la police nationale pendant toute la période des années 1960, une entité qui aurait réussi à ficher plus de 850 000 citoyens et citoyennes. Les archives démontrent aussi la surveillance et l’infiltration par la police de groupes sociaux, politiques et professionnels; la réalisation de plans d’intervention menés en étroite collaboration avec l’armée; ainsi que le mépris total des autorités pour les milliers de recours d’habeas corpus intentés par les familles des personnes portées disparues. Finalement, comme le démontre le cas de García et Chinchilla, au lieu d’écarter bourreaux et tortionnaires, la création de la nouvelle Police nationale civile (PNC) en 1997 a plutôt permis de les recycler et de blanchir leur passé.

 

L’étau se resserre

 

Bien que symboliques, les arrestations au mois de mars des deux policiers, aujourd’hui dans leur cinquantaine, reste une première dans les annales de la lutte contre l’impunité au Guatemala. Certains diront, autant chez les libéraux que chez les radicaux, qu’il s’agit de simples rouages dans un engrenage étatique de répression beaucoup plus vaste et que, de toute manière, si la justice décide de sévir elle ne le fera que de façon partielle et partiale22. Un système judiciaire défaillant, « vicié et corrompu »23 qui a englouti plus de US $900 millions versés par la communauté internationale depuis 1996, et la remise en liberté en 2008 des plus hauts fonctionnaires du gouvernement Portillo, accusés d’avoir détourné autant de millions de quetzales, leur donnent en partie raison24. Mais pour les familles des personnes disparues, les militants et militantes des droits humains et les archivistes du fonds de l’ancienne police nationale, mieux vaut tard que jamais. Car un tortionnaire derrière les barreaux, bouc émissaire ou non, est un tortionnaire de moins dans nos quartiers, nos écoles et lieux de travail. Si débats et mobilisation restent à faire dans un pays où la lutte quotidienne pour la survie semble primer sur celle livrée contre les crimes du passé, la chute des policiers en question n’est qu’un début. L’acharnement contre l’oubli et l’impunité au Guatemala se poursuit. Un document et un bourreau à la fois.

Référence :

1. Steve J. Stern, The Memory Box of Pinochet’s Chile, 2 vol., Durham, Duke University Press, 1998-2004. Le troisième volume sera bientôt publié.

2. El Periódico, 06.03.09, p. 1, 3; Prensa Libre, 06.03.09, p. 1, 3; El Periódico, 07.03.09, p. 2; Prensa Libre, 07.03.09, p. 1, 3, 4.

3. El Periódico, 18.02.09, p. 1, 6.

4. Prensa Libre, 07.03.09, p. 4; Prensa Libre, 08.03.09, p. 3.

5. Prensa Libre, 08.03.09, p. 1-4.

6. Prensa Libre, 06.03.09, p. 3; Prensa Libre, 07.03.09, p. 3; El Periódico, 07.03.09, p. 2.

7. El Periódico, 19.01.09, p. 1; El Periódico, 20.04.09, p. 8; Prensa Libre, 26.03.09, p. 1, 3; Prensa Libre 19.04.09, p. 2.

8. Prensa Libre, 19.04.09, p. 3; Pierre Frühling, Violencia, corrupción judicial y democracias frágiles. Reflexiones sobre la situación en Centroamérica, Guatemala, F&G Editores, 2008, p. 37-8.

9. Prensa Libre, 19.04.09, p. 1-3; El Periódico, 19.04.09, p. 3, 14; El Periódico, 30.04.09, p. 5.

10. Frühling, Violencia, corrupción judicial y democracias frágiles, p. 26.

11. Prensa Libre, 26.03.09, p. 4; El Periódico, 25.03.09, p. 3.

12. Prensa Libre, 25.03.09, p. 6.

13. El Periódico, 25.03.09, p. 1-4.

14. Prensa Libre, 25.03.09, p. 6; Siglo Veintiuno, 25.03.09, p. 6. Le quotidien El Periódico n’a même pas couvert le lancement du rapport. Voir Sergio Fernando Morales Alvarado, El derecho a saber. Informe especial del Archivo Histórico de la Policía Nacional, Guatemala, PDH, marzo 2009, disponible sur la toile à l’adresse http://www.sedem.org.gt:8080/sedem.

15. Prensa Libre, 24.03.09, p. 29; Prensa Libre 24.03.09, p. 24; Prensa Libre, 26.03.09, p. 13.

16. Siglo Veintiuno, 25.03.09, p. 1-3; Prensa Libre, 29.03.09, p. 1

17. El Periódico, 27.03.09, p. 2; Prensa Libre, 27.03.09, p. 15; El Periódico, 31.03.09, p. 5; Prensa Libre, 31.03.09, p. 1, 2.

18. Prensa Libre, 31.03.09, p. 2; El Periódico, p. 31.03.09, p. 5; Prensa Libre, 02.04.09, p. 4; Prensa Libre, 28.04.09, p. 6; Prensa Libre 04.05.09, p. 8.

19. Walter LaFeber, Inevitable Revolutions: The United States in Central America, New York, W.W. Norton Company, 1984, p. 257; Héctor Rosada- Granados, Soldados en el poder: Proyecto militar in Guatemala (1944-1990), San José, Fundapen/ Universidad de Utrecht, Holanda, 1999, p. 150-1.

20. Andrea Carrillo, “Millones de hojas cuentan la historia”, La Cuerda 118 (dic. 2008-enero 2009), p. 8-9.

21. El Periódico, 20.03.09, p. 3; Prensa Libre, 20.03.09, p. 10.

22. Dina Fernández, « Justicia selectiva. Enfrentamos el pasado de forma tibia y hipócrita », El Periódico, 11.03.09, p. 16; Luis Hernández, « ¿Y el Procurador de los Derechos Humanos qué? », El Periódico, 23.03.09, p. 17.

Pour des critiques libérales et radicales de la justice transitionnelle en général, voir respectivement Eric Stover et Harvey Weinstein, dir., My Neighbour, My Enemy: Justice and Community in the Aftermath of Mass Atrocity, New York, Cambridge University Press, 2004; et Raoul Vaneigem, Ni Pardon, ni talion. La question de l’impunité dans les crimes contre l’humanité, Paris, La Découverte, 2009. Pour un autre point de vue sur la question, voir Baltazar Garzón et Vicente Romero, El alma de los verdurgos, Barcelone, RBA Libros, 2008, et l’entrevue réalisée par les auteurs avec les trois juges argentins Leopoldo Schiffrin, Hugo Omar Cañón et Juan Ramos Padilla, p. 357-79

23. Frühling, Violencia, corrupción judicial y democracias frágiles, p. 30.

24. Prensa Libre, 29.12.08, p. 12; El Periódico, 22.12.08, p. 1-3; Prensa Libre, Revista D, 29.03.09, p. D18-21.