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ENTREVUE AVEC MIGUEL FERNANDO SOLIS ET JAVIER DE LEÓN, février 2010

                                                                           

Voici des extraits d’une entrevue réalisée par des membres d’ACOGUATE en novembre dernier. Miguel Fernando Solis est coordonateur exécutif et éditeur de l‘association El Observador ainsi que chercheur dans les domaines politiques, économiques et sociaux à l‘Université de San Carlos de Guatemala (USAC). Javier de León est un leader communautaire Maya Mam et militant des droits des peuples autochtones ainsi que coordinateur de l‘Association pour le développement intégral de San Miguel Ixtahuacán (ADISMI ).

 

ACOGUATE : Quel est le rôle de l’exploitation minière au Guatemala dans le contexte post conflit armé?

 

FS- La fin formelle de la guerre a favorisé l’imposition d’un État et quand je parle d’État, je ne parle pas des institutions en tant que telles, mais plutôt d’un type de relations de pouvoir. Les institutions vont générer les conditions pour que le Guatemala crée des relations et soit accepté dans ce qu’on appelle le concert des nations démocratiques. Le pays était considéré comme non démocratique parce qu’il était dirigé par des gouvernements militaires. Formellement, nous vivons maintenant dans un système démocratique et nous sommes en paix. Ce n’est toutefois pas la réalité. Les mêmes conditions qui ont donné naissance au conflit continuent d’exister au pays. Les militaires sont encore ici et la justice n’a jamais fonctionné pour questionner les responsables et ceux qui ont financé la guerre. Cet État qui s’est construit depuis les accords de paix est un État qui fait la promotion de l’intégration du pays au système capitaliste mondial, un capitalisme toujours plus globalisé. Finalement, les accords de paix ont produit les conditions pour que, légalement ou dans un contexte de démocratie formelle libérale capitaliste, les entreprises puissent entrer au pays et générer une série d’articulations afin d’exploiter les ressources naturelles. Contrairement à l’époque coloniale, ce processus ne se fait plus seulement selon une logique d’expansion territoriale, sinon avec un autre élément fondamental : la soumission idéologique. Il s’agit d’une nouvelle forme de violence.

Les entreprises minières y participent aussi. Il semble que 80% de tout l’or du monde soit utilisé à des fins non productives. On l’utilise pour faire des bijoux, pour le luxe. C’est donc contradictoire que, par exemple, il affecte négativement la vie des communautés. S’il servait autrefois de fondement au système monétaire international, aujourd’hui, il ne sert plus qu’à l’opulence et au cosmétique.

 

ACOGUATE : De quelle façon peut-on dire que deux visions du « développement » s’opposent quant à l’exploitation minière au Guatemala ?

 

JDL- En comparant le modèle de développement capitaliste avec celui qui nous est propre à nous les premières nations, nous constatons qu’ils sont totalement contradictoires. Pour les peuples autochtones, le sous-sol ou la terre a un nom. Par exemple, en Mam, nous disons Knan Chojch. Knan signifie « notre mère » et Chojch signifie « terre », donc « notre terre mère ». Cet élément culturel entre en contradiction directe avec l’arrivée d’une transnationale.

Pour elle, il n’existe pas de « terre mère », la terre est la terre et il faut exploiter ses ressources. Les connotations culturelles sont ainsi rompues, et de là est générée la conflictualité.

 

FS- Pour l’industrie extractive, le développement vient des recettes et du profit obtenu. Selon cette conception, la  terre, l’eau, la forêt, la montagne et le volcan sont des marchandises. On peut donc les extraire et les vendre. Pour les peuples autochtones, le développement consiste en la reproduction de la vie dans des conditions optimales. Le problème n’est donc pas que l’entreprise minière doive payer plus pour ce qu’elle extrait, mais simplement qu’elle extraie.

Même si elle payait 100% sur ce qu’elle extrait, ce sont des ressources non renouvelables et fondamentalement son activité influence non seulement l’environnement mais aussi le mode de vie des populations.

 

ACOGUATE- Quels sont les mécanismes de résistance employés par les communautés et sur quels instruments juridiques s’appuient leurs revendications ?

 

JDL- Au Guatemala, particulièrement dans le cas de San Marcos, dans les communautés Mam et Sipakapense, les pratiques de résistance et d’organisation reposent sur les autorités communautaires. Ce sont ces autorités qui ont joué le rôle de communication, d’éducation, d’orientation et d’organisation pour réaliser les consensus communautaires, afin de savoir si la communauté est en accord ou non avec l’exploitation des ressources naturelles. Ce sont ce qu’on appelle les consultations communautaires ; c’est le nom juridique et technique de cette pratique démocratique qui existe depuis des centaines d’années dans les communautés.

Ce droit est inclus dans différents instruments juridiques nationaux et internationaux. Même si l’État ou la Cour constitutionnelle ne reconnaissent pas que ces consultations engagent l’État, les communautés l’exercent parce que c’est une pratique légitime et légale. Il existe un rapport de la Commission nationale de transparence qui dit que malgré le fait que ces consultations aient été réalisées de nombreuses années après l'enclenchement des projets d'exploitation, le droit à la consultation ne cesse d’être un droit légitime parce qu’il est établi légalement.

 

ACOGUATE Quelles sont les difficultés qui ont été rencontrées par les organisations et les représentants des communautés dans leur lutte contre l’exploitation minière ?

 

FS- Le premier problème serait la négation par l’État des instruments que ce même système donne aux communautés pour défendre leurs droits. La question est de savoir quoi faire lorsque c’est l’État même qui nie les instruments légaux. La Convention 169 est un instrument reconnu par l’État et le principe fondamental qui y est consigné est que les communautés ont droit à la consultation préalable et informée. Ceci ne s’est produit en aucun cas. Il n’y a réellement jamais eu de consultation préalable. Le deuxième problème est la criminalisation de la lutte ou l’utilisation par l’État des forces de sécurité pour faire face à la protestation sociale. Certains des mécanismes qui étaient utilisés durant la guerre refont surface : le harcèlement violent, les exécutions extrajudiciaires, la disparition, l’attaque directe, etc. Il n’est pas possible d’utiliser les tribunaux parce qu’ici, tout l’appareil de justice fonctionne sous la base de la subordination et des intérêts privés. Celui qui paie commande. Celui qui a l’argent pour payer un fonctionnaire de justice est assuré de sortir indemne du processus.

 

ACOGUATE- Quelles sont les faiblesses du mouvement social dans la défense des ressources naturelles et quels sont les défis auxquels font face les communautés ?

 

JDL- Premièrement, je pourrais mentionner la division politique qui existe au sein du leadership. Par exemple, l’existence des Églises évangéliques et catholiques nuit à l’union des communautés. D’autre part, la pauvreté et l’extrême pauvreté entrent aussi en ligne de compte. Les gens n’ont pas beaucoup de temps pour penser à ce qu’ils vont faire dans le mouvement pour la défense du territoire quand ils sont occupés à penser à ce qu’ils vont manger pour déjeuner.

 

Puis, il y a aussi la question politique, des partis politiques, qui, loin d’articuler une force pour faire face aux problèmes collectifs, fragmentent l’unité communautaire. La lutte de leadership est un grave problème ici. Cela explique que nous n’ayons pas réussi à gagner un gouvernement, nous qui sommes la majorité, le peuple maya du Guatemala.

 

FS- Il faut garder en tête que derrière l’exploitation minière se trouve tout un pouvoir constitué, historiquement très fort : celui des entreprises, des transnationales et des groupes de pouvoir. Pour faire face à ce pouvoir, il faut en construire un. Or, la constitution de celui-ci ne passe pas par les partis politiques ou le gouvernement. C’est avec le pouvoir que l’on fait face au pouvoir. Cela implique de construire des projets politiques, et je ne fais pas référence à des projets partisans. La bourgeoisie nationale possède un projet politique et économique très bien défini: le profit. Les communautés sont claires, elles ne veulent pas de ces projets. Elles veulent une autre forme de développement, une forme qui ne leur aurait pas été imposée. Il faut donc construire un pouvoir qui soit capable d’exprimer aux transnationales que nous ne voulons pas de ça.