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Maudilia López Cardona

Maudilia López Cardona

Maudilia López Cardona

Maudilia López Cardona

Études
Travail et activisme

  • Maîtrise en théologie de l’Université Rafael Landívar

  • Défenseure des droits humains, défenseure de la Terre Mère et de la vie du peuple Maya
  • Soeur catholique
  • Coordonnatrice de la pastorale des Défenseur.e.s de la Terre Mère de la paroisse de San Miguel Ixtahuacán

On les appelle Défenseure de l’année.

En 2017, le PAQG a présenté le portrait de Norma Sancir. Une jeune communicatrice et journaliste communautaire d’origine Maya K’aqchikel défenseure des droits humains, de la vie et de la liberté d’expression au Guatemala. Dans son portrait, il a beaucoup été question de la communauté ch’orti car tout en défendant leurs droits par la transmission de l’information, elle défend aussi les droits de l’ensemble des peuples guatémaltèques. D’ailleurs, elle a été de passage à Montréal en avril 2018 afin de participer à la rencontre internationale Femmes en résistance face à l’extractivisme. Quelques jours après la visite de Norma au Canada, des membres du PAQG ont eu la chance de discuter avec une autre défenseure guatémaltèque, Maudilia López Cardona, invitée cette fois-ci par Amnistie Internationale Canada Francophone dans le cadre d’une tournée canadienne ayant pour objectif de faire connaître les impacts du processus de décontamination de la Mine Marlin, localisée dans la municipalité de San Miguel Ixtahuacán. Dans ce cas, ce sont les droits fondamentaux des communautés Maya Mam qui sont atteints, entre autres, par la compagnie minière canadienne Gold Corp qui a réduit une montagne entière en un immense trou d’eau de couleur turquoise contaminée par le procédé chimique de lixiviation par le cyanure afin de séparer les métaux précieux des autres minerais.

La mine Marlin se situe au nord-est du Guatemala à plus de 280 km de la capitale Guatemala ciudad et à environ 97 km au sud de la frontière mexicaine de l’État du Chiapas. La mine est composée de tunnels de 410 mètres de profondeur qui serpentent une partie du site s’étendant sur 10 km de distance. Sur près d’une décennie d’exploitation soit de 2004 à 2012 a conduit à usage (ou au gaspillage) de milliards de litres d’eau, plus précisément 2 175 984 000 de consommation de litres d’eau pour seulement un an d’exploitation.

Dans ce sens, avoir un accès restreint à l’eau ou à une eau contaminée pour subvenir à ses besoins fondamentaux est une entrave aux droits humains. Seulement, les compagnies minière et même les autorités gouvernementales que ce soit au nord comme au sud ne semblent pas s’en inquiéter. En effet, cela n’a aucunement gêné leurs activités d’exploitation au cours de ces années. L’enrichissement massif et concentré provenant des ressources naturelles, qu’elles soient argentées ou dorées, semble systématiquement prévaloir sur les êtres humains vivants à proximité de ce type de mégaprojet.

Ainsi, nous vous présenterons le portrait individuel d’une défenseure des droits humains, Maudilia López Cardona, qui permettra aussi de dresser un panorama des dommages sociaux et environnementaux subi par plusieurs communautés autochtones du Guatemala au profit d’une compagnie minière canadienne.

Peux-tu nous parler un peu de toi?

Je suis Maudilia López Cardona, coordinatrice de la pastorale des Défenseur-e-s de la Terre Mère de la paroisse de San Miguel Ixtahuacán dans le département de San Marcos au Guatemala. Femme Maya Mam, originaire de la municipalité de Comintancillo, cela fait 22 ans que je partage la vie de la communauté de San Miguel Ixtahuacán plus particulièrement dans la défense des droits de la femme Maya Mam. Depuis l’année 2000, je m’implique dans la défense des droits du peuple Maya Mam qui ont été violés par la compagnie canadienne Gold Corp, une compagnie minière qui s’est établie dans la municipalité sans le consentement des communautés. À partir de cette violation des droits humains, avec d’autres femmes, nous nous sommes converties en défenseur-e-s de la Terre Mère, de la culture, de notre identité et de notre spiritualité Maya Mam.

En 2009, nous avons été appuyées par l’organisation Frente de Defensa Miguelense – FREDEMI, une organisation dans laquelle je m’impliquais en prodiguant mes services de coordonnatrice. Depuis 2012, je suis conseillère, coordinatrice et accompagnatrice dans la résistance contre la minière sous la pastorale des Défenseur-e-s de la Terre Mère. Je suis défenseure des droits humains, et ce bien antérieurement à mon cheminement professionnel. Je pourrais dire que dès l’âge de mes 9 ans est née une conscience pour défendre les droits humains. À ce moment, j’ai découvert que les droits de la famille pouvaient être affectés par la violence intrafamiliale. Depuis ce temps, je dispose toujours de cette force provenant de la quête de justice.

La souffrance relevant de la violence intrafamiliale m’a poussée à la recherche d’une vie pleine et heureuse. En voyant la situation de violence que vivent les femmes dans nos communautés, cela m’a incité à me prononcer et m’engager avec elles en les accompagnant dans une recherche d’auto-libération. Dans les 17 dernières années, le motif principal qui m’a incité à élever la voix et dénoncer était la présence de l’entreprise minière. En voyant les abus que celle-ci commettait envers la vie dans nos communautés, cela m’a donné le courage de dénoncer et d’assumer une posture de défenseure des droits humains.

Voici un court documentaire réalisé par Nobel Women’s Initiative et l’organisation Just Associates qui met en lumière les processus d’implantation du mégaprojet minier Marlin dans la communauté, de ses impacts et les menaces auxquelles les Défenseur-e-s de la Terre Mère doivent affronter.

Ils se présentent comme des sauveurs du peuple avec un mot : développement.
- Maudilia

De quelle manière la présence de la mine a-t-elle modifié les relations sociales?

La présence de la mine a déclenché un conflit social ; problèmes entre familles, entre communautés, divisions, confrontations, vengeances et d’autres formes de conflits. En un mot, le tissu social s’est rompu. Ce sont des dommages permanents, des traumatismes qu’a laissés la mine et qui se doivent d’être réparés. Mais la compagnie minière ne prend pas en compte cet aspect de la vie communautaire des gens de San Miguel.

Il y a eu la phase d’exploitation et aujourd’hui, c’est la phase de la décontamination de la mine. Comment se vit la transition pour les communautés affectées?

Au final, c’est un « écran », ce qui est en train de se faire à la mine est censé être la phase de décontamination mais superficie prévue a passer par le processus de décontamination ne va pas couvrir le secteur en entier. Il y a des pétitions créées par les communautés qui demandent à réparer plusieurs aspects de la vie dont la compagnie minière ne se responsabilise pas à réparer.

Quelle est la relation entre les associations catholiques et l’action de la défense des droits humains dans le contexte de la résistance contre l’extractivisme ?

La relation est bonne, plus précisément l’Église catholique a appuyé et elle s’est prononcée pour la défense de la communauté, de la résistance. L’Église catholique a été attaquée par la minière spécifiquement pour avoir pris position et pour avoir fait prendre conscience des conséquences négatives de la mine chez les gens.

 

Le média indépendant Nómada a récemment publié, en août dernier, une première partie d’une série de deux articles concernant la mine Marlin. Lors de son passage dans le département de San Marcos, le journaliste a interrogé plusieurs protagonistes liés à la minière canadienne dont Maudilia. Voici l’article (1/2) disponible en français sous l’onglet ci-dessous.

Voyage dans le village qui se cache derrière la mine Marlin : La débâcle économique et morale
(1/2)

Tandis que l’élite presse le tribunal afin qu’il permette l’opération de la 3e mine d’argent la plus grande du monde à San Rafael Las Flores, Nómada a voyagé à San Miguel Ixtahuacán afin de voir comment est la vie au village dans laquelle la Mine Marlin a opéré pendant douze ans.

par Sebastián Escalón

 

  1. L’illusion de la richesse

 

« Pour nous le rêve de la vie en rose s’est terminé », commente Andrea Gabriela Rivera, La Gaviota, propriétaire et serveuse de la cantine La Gaviota, un local minuscule de trois tables et un jukebox, qu’elle a elle-même fondé à San Miguel Ixtahuacán. Pendant plus de douze ans, entre 2005 et 2017, cette région enclavée de l’Altiplano de San Marcos, à presque 300 kilomètres de la Ville de Guatemala, a vécu dans une bulle d’opulence. L’entreprise canadienne Goldcorp s’y est installée, a acheté des terrains, et a commencé à creuser des tunnels et aplanir les collines suivant les filons d’or et d’argent cachés sous la terre.

Le projet minier a fait surgir une forte opposition chez une minorité de la population qui craignait des dommages pour l’environnement. Mais du même coup, l’argent a commencé à circuler comme jamais auparavant dans ces régions. Près de 1,400 personnes de la région de 40 mille habitants ont trouvé du travail à la mine, obtenant des salaires dans cette région rurale où  86% de la population est pauvre et que 33% vivent dans la pauvreté extrême. Aucune statistique municipale, gouvernementale ou commerciale ne démontre que la pauvreté est moins élevée en 2018 qu’en 2004, avant l’arrivée de la compagnie minière. Les salaires, 5 000 Quetzales (665 $US) pour un travailleur minier débutant, jusqu’à Q15 000 pour les opérateurs de machines, ont alimenté le rêve doré. En 12 ans, la mine a remis le 1.2% de ses profits totaux à la municipalité de San Miguel: soit Q386 millions qui se sont vite transformés en un gaspillage de travaux de construction et d’emplois municipaux. Ce fut des années de prospérité: boutiques, magasins, hôtels, chambres à louer sont apparus à chaque coin de rue. Les commerçants de la côte débarquaient à la gare avec leurs camions chargés de fruits, et les vendeurs de la ville voisine, San Pedro Sacatepéquez, ont pris leur place au marché avec leurs légumes, viandes et saucisses.

La Gaviota, native de la municipalité guatémaltèque de Salcajá, a appris qu’il y avait de l’argent à San Miguel et comme plusieurs entrepreneurs de divers départements, elle y a construit son entreprise. « Quand la mine a débuté, il y avait 10 cantines dans le village. Avec la mine, nous en sommes arrivés à 75, mais seulement 20 étaient enregistrées ». Les miniers, les sacs pleins et le cœur brisé par les jours de travail de 12 heures sous terre dépensaient sans compter en verres et en chansons.

Avec les cantines, sont aussi arrivées la prostitution et la traite, phénomène commun dans les villages miniers et auparavant inconnus dans ce village Maya Mam protecteur de ses coutumes.

Au début, les gens du village se sont opposés à la venue des bordels. Il y a même eu une tentative menée par un groupe de femmes afin de les expulser du village. Mais quand les groupes de pouvoirs locaux ont ouvert leurs bars avec des prostituées, ces mêmes groupes  qui se sont unis à Goldcorp pour mettre en oeuvre des travaux de construction de la municipalité, plus personne ne s’est opposé aux bordels par la suite.

  1. Le jour où s’est arrêté l’or

 

Après douze ans d’extraction de 63,2 tonnes d’or et près de Q33 milliards de profit (US$ 4,4 milliards), le 31 mai 2017, la mine Marlin a cessé ses activités extractives. Ayant épuisé les ressources, la mine a mis à pied la majorité de ses employés et a entamé sa phase de fermeture. Pour l’économie de San Miguel Ixtahuacán, ce fut un coup brutal. Tout s’est écroulé : les travailleurs miniers ont cessé d’acheter, les marchands ont cessé de vendre, les hôtels, les restaurants et les propriétés à louer furent désertés. « Je faisais de Q10 000 à Q15 000 par semaine », se rappelle la Gaviota. « Maintenant, je fais entre Q400 et Q700 ».

« Si avant je vendais 100, aujourd’hui je vends 25 », mentionne pour sa part Valerio Hernández, propriétaire de la boutique Her-Me. « J’avais 8 employés. Maintenant je n’en ai plus un ». Hernández a fermé la cantine qu’il possédait par manque de clientèle. Et les chambres qu’il a construites pour louer aux travailleurs venant de l’extérieur au second étage de sa boutique sont seulement habitées par les araignées.

L’hôtel et le restaurant El Buen Amigo, aussi un regretté du temps du boom minier où il était nécessaire de réserver 20 jours d’avance pour avoir une chambre. Aujourd’hui, des 21 chambres qu’il a, seulement 3 sont occupées. Le menu du restaurant aussi est un souvenir d’un autre temps: 10 pages dans lequel les pâtes aux crevettes et les viandes importées ne manquaient pas. Par curiosité, je commande la langouste Thermidor (une langouste coupée en deux, gratinée de fromage et farcie de jambon et champignons). La serveuse me répond qu’il est nécessaire de la commander avec 20 jours d’avance.

Tous les citoyens rencontrés, celui de la boutique « Le monde des couleurs  », un vendeur d’habits typiques, le chauffeur de taxi qui lutte pour avoir trois courses par jour, le maire, le patron de l’agence Acredicom, une coopérative de crédit, ils racontent tous la même histoire du revers économique, le même cycle qui va de la pauvreté à la richesse et par la suite de la richesse à la pauvreté d’avant.

La Gaviota, fatiguée de compter ses « centimes »  en vendant des verres d’alcool à deux quetzales, pense quitter le village à la fin de l’année. Comme elle, presque tous les commerçants qui sont venus d’ailleurs ont maintenant quitté le village. Même la plupart des bordels ont fermé leurs portes pour redevenir de simples cantines.

Comme dans le conte de Cendrillon, les coups de minuit ont sonné à San Miguel Ixtahuacán, et le carrosse doré, les coursiers, la robe de princesse et les escarpins de cristal se sont envolés en un instant.

San Miguel est une preuve à petite échelle, de ce que les économistes appellent la malédiction des ressources dans les pays où elles ne sont pas bien administrées et n’ont pas la présence d’un contrepoids des institutions étatiques : la dépendance des pays ou des régions de l’exploitation des ressources non renouvelables génère l’inégalité, la corruption, de brusques changements au niveau de vie des gens, tout en empêchant le développement d’une économie diversifiée.

Voici une vidéo démontrant San Miguel Ixtahuacán comme un exemple de la malédiction des ressources naturelles, lorsque mal gérées et sans contrepoids.  

  1. De miniers à migrants

 

San Miguel Ixtahuacán a aujourd’hui, un an après le départ de la mine et sans or dans ses sols, l’image de l’opulence pour l’Altiplano guatémaltèque, avec des rues pavées, une grande quantité de centres sportifs, mais avec des voisins sans argent. Une des conséquences les plus spectaculaires de la fermeture de la mine est la migration massive des travailleurs de Marlin vers les États-Unis. Il n’existe pas de chiffre exact sur le nombre de personnes qui ont quitté, mais les calculs vont de 20% selon Baudilio González, un ex-travailleur de la mine, jusqu’aux 70% selon le maire Ramiro Soto. Dans tous les cas, une proportion importante de travailleurs ont préféré les conditions dangereuses de la migration au fait de revenir à leur vie d’avant la mine, consistant aux cultures de subsistances dans une terre chaque année plus aride, et les migrations temporaires vers les plantations de café et de cannes à sucre.

Il n’existe pas non plus de chiffres qui indiquent combien ont pu traverser la frontière, combien furent déportés, et combien sont encore dans les prisons américaines ou disparues en chemin. Michael Villatoro est de ceux qui n’ont pas eu de chance. 22 ans, mince, et cheveux lissés vers l’arrière, Michael parle avec une  tristesse retenue de son rêve brisé. Il a travaillé un an et deux mois sous la terre dans la mine, changeant des tuyaux d’eaux, d’air et de drainage, portant les manches de ventilation sur les fronts miniers. Il a travaillé dur, dangereusement, mais un « bon » salaire de: Q 4 000 par mois, plus un bonus de Q1 000 chaque quinzaine. À San Miguel, avant la mine, seulement un diplômé universitaire pouvait rêver de ce salaire.

À la fermeture de la mine, il a obtenu Q40 milles en indemnisation. Il y ajouté Q20 milles de ses économies, et avec le tout il a pu payer son voyage vers le nord à un passeur local. Il a quitté avec quinze ex-travailleurs de Marlin. Après un voyage épuisant jusqu’à la frontière au nord du Mexique, on leur a remis à chacun d’eux un sac à dos avec 8 bouteilles d’eau et de la nourriture, et ils se sont aventurés dans le désert. Après 3 jours de marche, le guide ne pouvait plus marcher et a préféré se rendre aux patrouilleurs de la frontière, avec ses « pollos ».

En étant déporté, il a pu, grâce à son certificat d’expert en administration d’entreprises, se trouver un emploi comme fonctionnaire municipal, recevant un avantage d’entretiens et de services municipaux en plus de son salaire minimum. « J’aurais aimé pouvoir traverser. On souffre là-bas, mais on gagne sept fois plus qu’ici. Je sais que mon travail ici est temporaire et qu’à chaque changement de gouvernement ils sortent tout le monde pour engager de nouvelles personnes ».  En dehors de celle-ci, il ne voit aucune option de travail dans le village. Chaque minier qui part vers le Nord transmet, d’une certaine façon, un message : après la mine, il n’y a plus de vie à San Miguel Ixtahuacán. Avec ou sans études, avec ou sans aptitudes, il n’y a pas de place pour les jeunes dans une ville anémique et déprimée après douze ans d’exploitation minière.

  1. Une municipalité brisée, un hôpital fantôme

 

Le seul endroit où l’on parle d’une économie forte, durable, capable de se débrouiller malgré la fermeture de la mine, c’est dans les vidéos promotionnelles de Goldcorp. « La fermeture de la mine est seulement la transition entre la phase de production et le futur »,  mentionne dans l’une de ces vidéos, Chris Cormier, directeur général de la transnationale.

Dans ses publicités, Goldcorp  fait la promotion sans retenue des ateliers de formation pour le personnel et les habitants de la région: ateliers d’élevage de porcins, ateliers de culture des champignons, ateliers de fabrication de chandelles et de savons, ateliers de broderie pour les ceintures et des ateliers sur le démarrage d’entreprises. Eduardo Calderón, directeur de la Fondation Sierra Madre, branche sociale de Goldcorp, garantit que les compétences et les connaissances acquises ont permis que les habitants de la zone soient « autosuffisants dans leurs communautés, pour eux et leurs familles ». Il a assuré que, grâce aux projets productifs de la mine, plusieurs habitants s’étaient convertis en entrepreneurs à succès.

Alfredo Gálvez Sinibaldi, ex vice-ministre de l’Énergie du temps de Alejandro Maldonado (2015) et gérant de Montana Exploradora, une filiale de Goldcorp, semble contredire l’image optimiste des vidéos de son entreprise.

Il s’est dit à plusieurs reprises que la mine était basée sur le développement durable. Vous demeurez d’accord avec cette vision?

La mine a été un moteur de développement. Les mines de par leur nature ont une durée de vie. On ne peut pas parler d’une économie durable à partir d’un projet avec des ressources limitées. Cependant, ce qui se produit est la promotion d’autres actions afin d’aider la durabilité de sa population (Gálvez détaille sur les programmes d’éducation, de santé et de productivités financés par Goldcorp).

Mais ce qui se voit est une profonde crise économique dans le village suite au départ de la Marlin.

Bien sûr, c’était l’unique source de travail. La mine donnait du travail à plus de 700 personnes et à un nombre égal de sous-traitants. Et maintenant, la chaîne souffre.

Et alors? Cela ne contredit pas l’idée même du développement durable?

La chaîne s’est rompue. L’erreur a été de ne pas donner une continuité aux opérations de l’entreprise. L’entreprise avait l’intention de continuer de travailler dans la région, cependant, la présence d’ONG propulsant le conflit a fait que les conditions n’étaient plus viables.

Gálvez s’empresse de clarifier que Marlin a cessé ses opérations à cause de l’épuisement des minéraux et non pour cause des ONG. Bien que Goldcorp avait prévu de nouveaux projets miniers, le « conflit social » et les « politiques du gouvernement » les ont obligés à quitter le pays une fois la phase de fermeture complétée. Le cas de San Miguel illustre la difficulté, ou peut-être l’impossibilité, de ce qui est de profiter d’un boom minier au Guatemala afin d’en faire une activité plus en symbiose avec le territoire et sur un plus long terme.[1]

Baudilio González, ex-travailleur de la mine qui maintenant dirige un groupe de protestation contre son ancien employeur, nie la valeur des projets issus de la Marlin. « Ces ateliers étaient seulement pour les photos, pour masquer seulement. En échange de l’or et l’argent, ils sont venus nous offrir ces projets, mais c’était seulement pour nous manipuler et nous tenir tranquilles. « Ce qui est certain est que personne n’en a profité ».

Peu sont de ceux qui ont pu faire profiter leurs économies. La majorité de l’argent de la mine est déjà consommé, en construction de maison, ou encore l’argent est entre les mains des passeurs. « Les gens n’étaient pas habitués à gérer des sommes aussi importantes ».

« Une minorité a investi dans l’éducation de leurs enfants, mais la majorité ne sait plus où se trouve cet argent », mentionne l’ex-mineur. Ramiro Soto, le maire de San Miguel depuis 2016, tient la même opinion: « Quand la mine était à son apogée, tout le monde dépensait leur argent sans penser, pour en profiter, manger bien, mais la mine est partie et tout le monde s’est mis à pleurer. »

Anselmo Bravo, gérant de l’agence Acredicom, une coopérative de crédit de San Marcos est en désaccord, la majorité des miniers a économisé de leurs salaires. Mais, après un an sans emploi, les économies diminuent. Il y en a peu qui ont investi de façon productive. Et ceux qui l’ont fait, c’était en achetant des camions ou encore en montant des garages, ils l’ont fait en dehors de San Miguel, ou l’activité économique est plus constante.

La même chose s’est passée avec la municipalité. Pour Ramiro Soto, élu en 2015 quand l’appui financier de la mine était déjà en baisse, les gouvernements municipaux antérieurs ne se sont jamais préoccupés de préparer un futur après la fin de la mine. La municipalité traverse une crise sans précédent : la fermeture de Marlin a représenté une perte de Q30 millions à Q40 millions annuels. Le maire a dû mettre à pied 125 employés municipaux. Aux autres, il a dû réduire le salaire au minimum légal. « C’est une situation difficile pour nous. Nos revenus sont bas. On espère que les gens feront leurs paiements à temps pour l’eau, la collecte des vidanges, le drainage des eaux et les services publics. Mais les gens se sont habitués à ce que tout soit donné, et ne veulent pas payer ».

  1. Les investissements qu’a apportés la Mine, certains sont bien, d’autres moins.

 

Les douze ans de profits se sont transformés en un gaspillage de travaux qui a alimenté les soupçons d’enrichissement illicite de groupes reliés à la municipalité. Cependant, plusieurs projets améliorent durablement la vie des voisins : les écoles, les bibliothèques municipales, les routes asphaltées. On a pu noter que toutes les maisons des communautés avoisinantes à la mine ont aujourd’hui un système de plomberie, grâce à la mine.

Et même les bonnes initiatives sont confrontées à la nouvelle réalité économique. Durant des années, la mine et la municipalité payaient les salaires de 90 enseignants dans la région. L’an prochain, la municipalité pourra en engager que 30. Si le ministère de l’Éducation n’appuie pas la région, certaines des nouvelles écoles verront leur population de professeurs décimée. Les projets visant à lutter contre la malnutrition chronique qui continue de toucher la moitié des enfants de San Miguel sont sur le point de s’effondrer. On ne comprend pas non plus comment la municipalité peut maintenir les nouvelles installations sportives, y compris un stade avec du gazon artificiel inauguré en 2017. Il n’y a pas meilleure illustration des paradoxes de développement non durable que la clinique permanente de San Miguel, inaugurée en 2011. Ce complexe médical a été le joyau sur la couronne de la responsabilité corporative de la mine. Construite en dehors du village, on y trouvait de tout ce que peut rêver un médecin en zone rurale : laboratoire, rayons X, ambulances, deux salles d’opération, deux salles pour les lits, et des autoclaves pour stériliser le matériel. Il y avait même un jardin coquet, avec des rangées de palmiers, pour que les patients puissent se relaxer avec leurs familles, une cuisine pour 100 personnes et un petit jardin de plantes médicinales. Encore mieux, le centre comptait sur plusieurs spécialistes : odontologiste, pédiatre, gynécologue, généralistes. Pour des occasions spéciales venaient des chirurgiens de l’extérieur du département de San Marcos, ou même de l’étranger, pour y réaliser des opérations. Mais l’excellence médicale avait aussi sa date limite.

La municipalité, la mine et le Ministère de Santé ont signé un accord en 2011 qui stipule qu’après 4 ans, les salaires du personnel médical payé par Goldcorp seront assumés par le Ministère. Ce qui, bien naturellement, ne s’est jamais produit. À partir de 2015, dans la plus grande tristesse, le Docteur Milton Cass Ramos, coordonnateur municipal de santé, a assisté au démantèlement de tout ce qu’il avait construit.

Le laboratoire est resté sans réactifs, les plaques pour les rayons X se sont épuisées et les spécialistes sont partis, les salles d’opération, la clinique dentaire, les espaces pour les lits furent fermées à clé. L’ambulance fonctionne toujours puisque le personnel y investit de son propre argent.

« Il y a des jours où j’aimerais donner tout cet équipement médical à l’hôpital », confie tristement Cass. « Je ne peux pas le faire, bien sûr que non, puisque cela appartient au centre, mais cela me désole qu’il ne soit pas utilisé ». Maintenant, le centre de santé fonctionne comme le reste du système de santé du pays: avec une pénurie de personnel, de ressources financières, et de médicaments. Il survit grâce à l’effort du personnel médical et paramédical qui reçoit en échange des salaires de crève-faim.

  1. Prêtre: La débâcle était morale

 

À la maison paroissiale de l’Église de San Miguel, on peut apercevoir une figure qui défend ses idéaux : grand, mince, et marquée par les années de prédication dans toutes les communautés de la région, le père Eric Gruloos. Le prêtre est arrivé de Belgique à San Miguel il y a 33 ans, lorsqu’aucune rue n’était  pavée, et on y voyait à peine circuler 5 voitures. Il a vu de près les changements générés par la minière, à laquelle il s’est opposé dès le début. Il a vu comment les cantines ont prospéré : « Il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas pu être dédommagées pour les cantines ».  Il y a aussi la consommation de la malbouffe qui s’est répandue dans le village. Mais pour le prêtre, il y a un dommage moral beaucoup plus profond relié à la minière : « Les gens avaient le sens de la communauté. Avec l’argent s’est tordue la mentalité des gens et ils sont devenus plus égoïstes ».

Selon le religieux, les relations interpersonnelles ont changé. Le sentiment d’avoir été trompés par la mine, les gros salaires reçus pendant des années, et le fait que Goldcorp prétendait résoudre ses problèmes par l’argent – sans aucun processus de médiation ou contrepoids de l’État – ont converti en coutume le fait de donner plus d’importance à l’argent plutôt qu’aux bonnes relations entre voisins.

« De partout, on demande plus d’argent et toujours plus d’argent pour des droits de passage pour l’eau par exemple ». L’eau qui vient des montagnes a besoin de passer par des terrains privés, dont les propriétaires, explique le père Eric, exigent des sommes astronomiques pour le droit de passages, ou pour y avoir accès pour réparer une panne. « Avant tout était libre. Maintenant pour n’importe quoi on exige de l’argent ».

Cette vision est partagée par Maudilia López, une religieuse catholique et une des plus constantes opposantes de l’entreprise minière à travers le Front de Défense Miguelense qu’elle a dirigé pendant quelques années.

Avant les gens donnaient de l’importante à la coexistence. À cause de la mine, les gens sont restés centrés sur l’argent.

Aujourd’hui, une faveur se paie. S’il y a une maladie, ou un mort, et on doit faire le nixtamal, on voit qu’il y a peu de personnes présentes. Ce goût pour l’argent est resté. Et de là se perd le sens de la vie. C’est la conséquence de la mine, même on prétend qu’elle soit venue faire du développement », déplore Maudilia López.

Elle est également préoccupée par l’impact environnemental de la mine. Maintenant que l’argent a cessé de circuler, les habitants de San Miguel, incluant les miniers, commencent à remarquer les conséquences : les maisons fendues, les sources d’eaux asséchées, les maladies. « Les travailleurs qui sont allés dans le tunnel vont souffrir des conséquences des métaux lourds qu’ils ont absorbés », soutient-elle.

« La mine est venue de nulle part et est repartie de la même façon », commente l’ex-minier Baudilio González. Pour le peuple, il ne reste plus grand chose de ces temps prospères. Et les rêves de développement, d’emploi et de prospérité sans fin? Ils ont migré vers un village lointain appelé San Rafael Las Flores.

À suivre la semaine prochaine pour la deuxième partie: Voyage vers l’énorme trou à ciel ouvert qu’a laissé la Mine Marlin.  

Cet article provient du journal indépendant en ligne Nómada, il a été rédigé par l’auteur Sebastián Escalón et traduit de l’espagnol par Julie Potvin-Lajoie

[1] una actividad más orgánica y de largo plazo

Les entreprises minières utilisent la stratégie de la désinformation concernant les impacts des activités extractivistes sur la santé des habitant.e.s et sur l’environnement. Comment tenter de redresser cette désinformation et quels sont les obstacles?

Un des obstacles est lorsque l’entreprise fait son rapport pour les Canadien.ne.s, l’entreprise publie le document en anglais et nous n’avons pas les moyens de le lire et contredire les informations rapidement. L’entreprise n’a pas été transparente dans la transmission de l’information, jamais ils n’ont reconnu que les activités apportaient des problèmes graves dans la vie de la communauté.

Au mois de mai 2018, tu étais à Montréal pour parler des impacts de la Mine Marlin et de son processus de décontamination qui est présentement en cours. De quelle manière la société civile canadienne peut appuyer les communautés affectées de San Miguel Ixtahuacán?

Tout dépendamment sur quel aspect que la société civile canadienne souhaite appuyer. Pour commencer, il faut s’informer des impacts négatifs de l’entreprise minière autrement que par les rapports produits et diffusés par la compagnie même, cela aiderait beaucoup. Ensuite, si la société canadienne souhaite aider, il y a plusieurs formes possibles notamment par l’appui aux projets qui travaillent sur l’aspect des impacts psychologiques et sur la santé mentale des personnes affectées par l’entreprise.

En mai 2018, Maudilia s’est rendue à Sackville au Nouveau-Brunswick afin de présenter une conférence qui témoigne de la lutte face aux injustices faisant suite aux années d’extraction massive de ressources naturelles par la compagnie GoldCorp à San Miguel Ixtahuacán. En visionnant cette conférence, vous pourrez aussi en apprendre davantage sur la question de la stratégie de désinformation par l’entreprise.

C'est un engagement qui est né du coeur car nous luttons pour notre vie. Ce n'est pas juste que d'autres vivent au prix de notre mort.
- Maudilia