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56 filles calcinées au Guatemala : quel avenir pour la jeunesse?

56 filles calcinées au Guatemala : quel avenir pour la jeunesse?

Le 8 mars 2017, coïncidant de façon macabre avec la Journée internationale des femmes, 41 filles sont décédées et 15 autres gravement brûlées lors d’un incendie dans le centre d’accueil de la Vierge de l’Assomption. La tragédie a révélé des drames multiples et la dure réalité de la jeunesse guatémaltèque, en commençant par celle des filles tuées par la négligence des autorités publiques. Elle met aussi en lumière le traitement que l’État guatémaltèque accorde aux enfants vulnérables, en particulier ceux issus de milieux défavorisés, autochtones ou encore présentant des « différences » en termes d’identité ou d’orientation sexuelle ou de santé physique ou mentale.

Rappelons les faits.

Les foyers d’accueil publics (qui s’apparentent aux centres jeunesse du Québec) reçoivent des enfants de profils variés qui ont fait l’objet d’une décision par le système judiciaire mais qui se retrouvent tous ensemble, sans distinction de leurs besoins psycho-sociaux spécifiques : membres suspectés de gang de rue, victimes d’agressions sexuelles (souvent intrafamiliales), fugueurs, orphelins, enfant de la rue, avec un handicap physique ou intellectuel. Bref, il s’agit d’enfants qui nécessitent d’être protégés d’un environnement hostile et qui se retrouvent institutionnalisés par ordre d’un juge. Cependant, comme le relatait au New York Times le directeur exécutif de Disability Rights International, Eric Rosenthal, ces enfants sont traités en indésirables, voire comme les déchets de la société, et leurs droits sont systématiquement niés.

Ouvert en 2010 et débordant à plus de 150% de sa capacité, Virgen de la Asunción a reçu de nombreux rapports d’irrégularités. Seulement entre janvier 2014 et juillet 2015, le Bureau du procureur général a reçu 233 rapports pour disparitions de mineurs, incluant des tentatives de jeunes pour fuir le foyer et ses mauvais traitements.

L’Ombudspersonne pour les droits des enfants déposa une dénonciation qui faisait le lien entre ces disparitions et la traite de personnes, suspectant le foyer d’accueil d’abriter un réseau d’exploitation sexuelle et d’extorsion. Il fut même recommandé de fermer le foyer mais le Secrétariat du bien-être social, relevant du président, contesta la décision et le foyer demeura ouvert.

Selon la version officielle, dans la nuit du 7 mars, les jeunes avaient organisé une mutinerie et elles furent punies en étant obligées de dormir dans une salle de classe. Elles auraient elles-mêmes allumé le feu à leur matelas.

D’autres sources affirment que les jeunes cherchaient plutôt à dénoncer les abus physiques et sexuels dont elles étaient la proie. On les aurait punies en les enfermant à clef. Les autorités auront tardé 9 minutes avant d’ouvrir la porte, provoquant la mort de 41 filles par asphyxie et un trauma et des brûlures.

Un an après la tragédie, l’enquête est toujours en cours. Trois ex-fonctionnaires ont été arrêtés une semaine après l’événement et sont accusés d’homicide, de mauvais traitements à des mineurs, d’abus de pouvoir et de manquement à leur devoir. Une plainte a également été déposée contre le président, Jimmy Morales, puisqu’il aurait été informé par la police de la tentative de « pacification » de la mutinerie avant l’incendie.

Cependant, l’organisation qui accompagne les victimes et leurs familles dans leur lutte pour la justice, Des femmes qui transforment le monde, appréhende avec méfiance l’issue du procès, constatant le parcours semé d’embûches qui se présente à elles dans le système judiciaire guatémaltèque qui discrimine à nouveau les victimes à travers les interrogatoires.

La tragédie de la Vierge de l’Assomption n’est pas un cas isolé : elle s’offre en miroir de la réalité et des dangers que vivent plus de 5000 jeunes prisonniers et prisonnières des foyers d’accueil au Guatemala. Loin d’être des espaces de protection de la jeunesse, ces centres se présentent littéralement comme des foyers où se développent les pires formes de violence envers les enfants.

Le 5 mars dernier, l’UNICEF et plusieurs organisations religieuses et de la société civile guatémaltèque interpellaient l’État sur l’urgence de transformer le système de protection de la jeunesse et d’abandonner la pratique d’institutionnalisation des enfants considérés problématiques par les juges.

L’événement a suscité l’indignation dans la population guatémaltèque que le décret de 3 jours de deuil national n’aura pas suffi à calmer. Une installation de 2 mètres de haut avec le chiffre 56 en rouge demeure en permanence devant le palais national en hommage aux victimes. Il s’agit aussi de rappeler au gouvernement sa négligence et, plus largement, son incapacité à protéger la vie des enfants les plus vulnérables. Un projet de loi a été déposé au congrès pour que la journée du 8 mars soit consacrée comme jour national des victimes du foyer d’accueil.

En dépit de ces initiatives, l’État n’accorde pas une attention suffisante aux victimes et à leurs familles, qui demeurent dans une situation d’abandon.

À l’instar de l’incendie du Triangle Shirtwaist qui a tué 140 ouvrières à New York en 1911 et qui est lié à la naissance de la Journée internationale des femmes, le 8 mars gardera pour toujours au Guatemala la saveur amère de sa jeunesse calcinée à qui l’on nie tant son avenir que son présent.

À Montréal, une vigile a été organisée le 8 mars par le Projet Accompagnement Québec-Guatemala pour commémorer les victimes du féminicide.

Marie-Dominik Langlois
Candidate au doctorat en sociologie à l’Université d’Ottawa